Cher Chacal : lettre à James Ellroy

Le Chacal (James Ellroy) lors du festival Quais du polar 2014, qui se tient chaque année à Lyon.
Photo: Philippe Merle Le Chacal (James Ellroy) lors du festival Quais du polar 2014, qui se tient chaque année à Lyon.

Le goût des autres, c’est un lieu où un auteur lit, commente et critique l’oeuvre d’un autre qui l’inspire et à qui il voue une grande, grande admiration. Aujourd’hui, Mélikah Abdelmoumen se penche sur la plus récente traduction de James Ellroy. Née en 1972, Abdelmoumen est romancière, spécialiste de l’autofiction tant par ses premiers livres (Le dégoût du bonheur, Point de fuite ; Alia, Marchand de feuilles) que par son étude de l’oeuvre de Serge Doubrovsky. Son dernier livre disponible ici, Les désastrées (VLB, 2013), est inspiré de la figure de Nelly Arcan. Lyonnaise d’adoption, elle se nourrit de musique et de cinéma, et s’implique beaucoup auprès des Roms de la ville. Elle relaie ses « histoires de Roms » sur son blogue personnel. Et c’est une fan, comme dans « presque fanatique », de James Ellroy.

« Je suis le Chacal ! »— James Ellroy, 2014
 

Lyon, 5 avril, 10 h 30. — Assise à la terrasse d’un café, j’attends ma pote Delphine Hautois. Ensemble, nous allons entendre James Ellroy, invité d’honneur du festival Quais du polar 2014. Hors de question que j’y aille sans elle : entre Ellroy, Delphine et moi, il y a une histoire. Son oeuvre est tissée serré dans l’étoffe de notre amitié.

 

Ç’a commencé vers 2007. Nous buvions un verre chez elle. Nous parlions polars. Passionnément. C’est là que Delphine a mis le Chacal sur le tapis. Littéralement. Nous étions assises à même le sol dans son salon. Elle a sorti les livres de sa bibliothèque. Elle les a posés devant moi. Bang.

 

Je le connaissais, évidemment. J’avais acheté Le Dahlia noir, en anglais, mais je n’avais pas osé lire autre chose que sa quatrième de couverture. Oui, le Chacal, l’idée de ton oeuvre provoquait en moi fascination et terreur. Mes amis anglos m’avaient prévenue : il fallait te lire à tout prix mais, une fois qu’on t’avait lu, on découvrait de nouveaux sens au mot peur. Et ta langue était ce truc sublime et extraordinairement difficile.

 

Delphine te connaît en français. Il paraît que tes traducteurs ont su rendre palpable l’évolution de ton style. Elle m’a rassurée sur ma capacité à te lire dans le texte : « Oui, sa langue devient de plus en plus complexe, mais toi, tu évolueras avec elle. »

 

Elle m’a aussi dit que te lire était un voyage qui allait bien au-delà de la recherche stupide de frissons procurés au lecteur dans un slang brillant et incompréhensible.

 

Le public et le privé

 

« Je devinais les histoires intimes qui se jouaient au coeur des événements historiques, le cauchemar individuel caché derrière la politique publique. » Tu as eu ces mots, aux Quais du polar, pour parler de ton désir d’écrire. Tu aurais difficilement pu mieux dire la particularité et l’importance de ton travail.

 

Je suis donc entrée dans le Quatuor de Los Angeles, in English — yes, sir ! —, puis dans la trilogie American Tabloïd. J’ai découvert Lloyd Hopkins (dont l’entrée en scène me hante encore) et Shakedown, nouvelle délicieusement décadente — maintenant en français chez Rivages sous le titre Extorsion, avec en bonus un extrait de Perfidia, ton nouveau roman à paraître en septembre 2014 en anglais (mars 2015 en français).

 

Comment résumer ce que c’est que de fréquenter le Chacal ? Il faudrait pouvoir réunir les lecteurs de ce papier dans un salon, servir un scotch à chacun et, tes livres jetés sur le tapis au milieu de nous, dire la musique démente de ta langue, ses inventions et transformations, comment tu as su l’amener au fil des romans à toujours mieux s’accorder au chaos historique et intime que tu racontais.

 

Dire ce que c’est que de découvrir Ma part d’ombre, où tu avoues chercher une clef qui ne cesse de se dérober. Dire comment tu te dis incapable de cesser de fouiller ce terreau sur lequel tu édifies tes constructions terrifiantes et gigantesques : le meurtre jamais résolu de ta mère lorsque tu étais enfant, épicentre maudit de ton travail d’écrivain.

 

Dire combien ton oeuvre est remplie d’ombres auxquelles on s’attache éperdument, personnages beaux et cinglés comme tes portraits de cette Amérique que tu adores… Hommes et femmes qu’il nous tarde de retrouver dès qu’on s’éloigne pour lire autre chose — avec le projet stupide de résister à l’envie de devenir un autre lecteur monomaniaque du Chacal.

 

Marcel Ellroy ou James Proust ?

 

Maintenant qu’entre nous la glace est brisée, je fais de toi mon Proust américain, version trash et romantique. Parce que, j’ai oublié de le dire, tu es l’un des auteurs les plus romantiques que j’aie jamais lus (et on ne parle pas ici de romance mais bien de romantisme, au sens littéraire — « as in fucking Victor Hugo ! », dirais-tu sans doute). Je me refais l’intégrale, je te relis et je découvre que c’est toi, le Chacal, qui m’as permis de découvrir ma propre part d’ombre, de plonger dans ma propre peur, et de comprendre la place de cette peur dans mon regard sur le monde. Te lire m’a rendue plus courageuse en tant que lectrice, en tant que femme et en tant qu’écrivaine.

Et au fait, tu ne nous as pas déçues, Delphine et moi, aux Quais du polar. Loin de là. Tu ressemblais à Beethoven et Chostakovitch, tes idoles : seul, terrifiant et magnifique.

James Ellroy Traduit de l’anglais (américain) par Jean-Paul Gratias Rivages Paris, 2014, 192 pages

Extorsion

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