Ces héros qui ne veulent pas mourir

L’Hercule Poirot d’Agatha Christie (incarné ci-dessus par Peter Ustinov) est sorti indemne d’une tentative d’assassinat par son auteure et renaîtra sous la plume de la Britannique Sophie Hannah.
Photo: Paramount Pictures L’Hercule Poirot d’Agatha Christie (incarné ci-dessus par Peter Ustinov) est sorti indemne d’une tentative d’assassinat par son auteure et renaîtra sous la plume de la Britannique Sophie Hannah.

Il y a 50 ans cette année mourait Ian Fleming, ancien officier du renseignement britannique passé à la postérité grâce à son alter ego littéraire fantasmé : l’agent secret 007, alias « Bond, James Bond ». Depuis son décès, six romans mettant en vedette le viril détenteur d’un permis de tuer ont atterri dans les librairies. Fleming n’a écrit aucun d’eux. Solo, ou les plus récentes péripéties romanesques de 007, paraissait récemment en nos terres, signé par William Boyd (Seuil). Les ayants droit du défunt écrivain sont loin d’être les seuls à commander des oeuvres inédites à des « auteurs à gages ». Même qu’il s’agit d’une tendance lourde.

 

Prenez Autant en emporte le vent, le roman à l’origine du classique cinématographique contant les amours chicanières d’une belle du Sud capricieuse et d’un fringant aventurier sur fond de guerre de Sécession. Audacieux pour son époque, l’ouvrage valut à Margaret Mitchell le prix Pulitzer en 1937. Jusqu’à sa mort en 1949, l’auteure tint à laisser le destin de ses deux protagonistes mythiques en suspens. Ce à quoi remédièrent finalement ses héritiers. Et deux fois plutôt qu’une. D’abord en 1991, avec Scarlett (Alexandra Ripley, Livre de poche), qui laissa les successeurs embarrassés, puis en 2007, avec Le clan Rhett Butler (Donald McCaig, Pocket). Chacun s’est écoulé à plusieurs millions d’exemplaires, ce qui n’a empêché ni l’un ni l’autre roman de sombrer dans l’oubli.

 

Quand l’auteur devient marque

 

Sacrilège aux yeux des puristes, le procédé n’en est pas moins courant. Aux États-Unis encore, les héritiers de Virginia C. Andrews, auteure du très populaire mélodrame gothique en série Fleurs captives (J’ai lu), ont fait du nom de la romancière une marque déposée apparaissant sur la couverture de bouquins pondus par Andrew Neiderman (Pin, L’avocat du diable, Pocket).

 

Plus près de nous, l’antihéroïne canadienne-française par excellence Maria Chapdelaine a elle aussi fait les frais du phénomène. Ainsi la création de Louis Hémon écrite en 1913 connut-elle une seconde vie en deux tomes imaginée par Philippe Porée-Kurrer (La promise du lac et Maria, JCL, 1992 et 1999). Et c’est sans compter Maria Chapdelaine : après la résignation, de Rosette Laberge (Éditeurs réunis, 2011).

 

Élémentaire, mon cher banquier

 

Idem pour Sherlock Holmes, héros d’une kyrielle de films et de téléséries inventé en 1887 par sir Arthur Conan Doyle, qui publia un ultime recueil d’enquêtes en 1927, trois ans avant sa mort. Pour l’anecdote, l’auteur exécrait son détective, qu’il tua puis, cédant à la pression populaire (et financière), ressuscita. Ironiquement, et pas plus tard qu’en 2011, Sherlock Holmes revint encore, plus vivant que jamais, dans La maison de soie d’Anthony Horowitz (Livre de poche), un roman commandé par la succession de Conan Doyle. On imagine volontiers l’auteur se retourner dans sa tombe.

 

Agatha Christie non plus n’était pas folle de son célèbre limier Hercule Poirot, qui jouit lui aussi d’un amour indéfectible de la part d’un public nombreux, en témoigne la série télévisée de ses aventures qui a tenu l’antenne pendant 25 ans. Dans les années 1940, Christie écrivit HerculePoirot quitte la scène (Librairie des Champs-Élysées), chant du cygne du détective belge qu’elle fit publier peu avant son propre trépas, en 1976. Qu’à cela ne tienne, l’un des petits-fils de la « reine du crime » a annoncé l’an dernier la rédaction d’un nouveau Poirot par l’auteure de polars britannique Sophie Hannah.

 

Ce genre de démarches engendre des retombées financières considérables. Ce qui n’empêche pas certains auteurs concernés de se défendre de trahir la mémoire des oeuvres originales. Sophie Hannah, par exemple, a déclaré au Guardian : « Il y a tellement d’écrivains célèbres décédés qui se font faire ça […] que ce serait une drôle d’omission si on ne le faisait pas pour Agatha Christie. Je crois que c’est bien que des personnages de fiction bien-aimés n’aient pas à mourir. » D’aucuns objecteront, à raison, que l’immortalité de Sherlock Holmes, d’Hercule Poirot, de James Bond et consorts était d’ores et déjà assurée.