Bertrand Russell, le comte anarchiste

Étonnant que Bertrand Russell (1872-1970), aristocrate britannique, ait publié une défense mesurée de l’anarchisme et que ce philosophe positiviste, logicien et mathématicien fasse appel aux sentiments pour justifier ses vues. Dans Le monde qui pourrait être (1918), de nouveau accessible en français, le Prix Nobel de littérature (1950) estime que l’anarchisme favorise l’art créateur, l’amour et la pensée, si ses tenants ne posent pas trop de bombes…

 

Lord Russell, héritier en 1931 du titre familial de comte, voit l’anarcho-syndicalisme comme « la forme populaire » de l’« anarchisme d’individus isolés », qui suivent les traces des aristocrates russes Bakounine et Kropotkine, partisans de l’abolition de l’État pour le remplacer par une société libre et égalitaire. Il considère que cet utopisme se rapproche des idées des militants les plus avancés du syndicalisme d’industrie, pratiqué aux États-Unis, et de celles des défenseurs les plus radicaux du guild socialism britannique.

 

Mais n’est-ce pas là les propos hermétiques et vieillis d’un patricien dilettante ? Nullement. La prescience lumineuse de l’écrivain reste d’actualité.

 

Nuances

 

Dès 1918, Russell décèle dans les mouvements révolutionnaires une tendance vers l’autoritarisme : « Je crains fort que le socialisme marxiste ne mette entre les mains de l’État un pouvoir beaucoup trop important, et que l’anarcho-syndicalisme, dont le but est l’abolition de l’État, ne soit obligé de réédifier une autorité centrale afin de faire cesser les rivalités entre les divers groupes de producteurs. » Dans ce dernier courant qu’il préfère, il perçoit souvent « davantage de haine que d’amour ».

 

Le philosophe insiste : « une largeur de vue et une vaste faculté de compréhension » doivent prémunir le militant contre le fanatisme. Il tient toutefois à signaler : « Pour chaque homme tué par la violence anarchiste, des millions sont tués par la violence des États. »

 

En opposant la sincérité des émotions à la sécheresse des idées et à la sacralisation des maîtres à penser, Russell annonce les attaques contre le totalitarisme, plus plébéiennes mais tout aussi virulentes, de son cadet et compatriote George Orwell. Il se délecte du résumé percutant que fait l’anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon des relations orageuses que celui-ci avait avec Marx : « Il m’appelait un idéaliste sentimental, et il avait raison ; je l’appelais un vaniteux perfide et sournois, et j’avais raison aussi. »

 

Il met en garde les anarchistes contre la tentation de simplifier les choses pour mieux tenter de les changer. C’est à l’honneur de son esprit tout en nuances. Russell est convaincu que la suppression du capitalisme ne devrait pas entraver la création artistique et tant d’autres réalités qui surgissent « d’un côté indompté » de la nature humaine. La vraie révolution ne nuirait, en effet, ni à la diversité ni à la liberté.

LE MONDE QUI POURRAIT ÊTRE

Traduit de l’anglais par Maurice de Cheveigné Lux Montréal, 2014, 268 pages