Trop de livres, trop de mots, trop d’auteurs

Mathieu Arsenault
Photo: Christian Blais Mathieu Arsenault

Il faudrait écrire, bien sûr. Mais le temps manque, nos yeux sont déjà fatigués d’avoir trop lu, notre poignet endolori d’avoir réussi à atteindre un autre niveau à Angry Birds, demain peut attendre encore un peu. Et « faire des j’aime sur facebook est plus facile que commenter est plus facile que regarder est plus facile qu’écouter est plus facile que lire est plus facile qu’écrire ».

 

Et puis, soyons francs, écrire pour qui ? Les librairies ferment les unes après les autres, les sections cuisine engraissent et remplacent peu à peu l’espace où on tolérait encore la poésie, chaque nouvelle rentrée déverse la production récurrente de « romanciers du travail bien fait », plus intéressés à faire ronronner les lecteurs qu’à les empêcher de dormir. La fin du monde littéraire serait-elle à nos portes ?

 

La narratrice lucide et asservie de La vie littéraire, le troisième titre de Mathieu Arsenault, a vingt ans « et des poussières » et se perçoit elle-même comme « le produit compliqué d’une époque surchargée » où le divertissement est roi. Astéroïde ou parasite, elle gravite dans le petit milieu littéraire montréalais, sait des choses et connaît des gens : « nous savions très jeunes nous faire la bise et préparer une rentrée culturelle nous avions le meilleur réseau social de toute l’histoire nous célébrions david foster wallace fred pellerin carrère volodine ».

 

Pour elle, la littérature devrait être cette chose sacrée et dense qui a le pouvoir de changer la vie, de la remplir, de lui donner un sens, voire de la remplacer. Et comme tout un chacun, elle rêve d’écrire, de « taper sa vie » et de la voir imprimée en Garamond corps 12. Ou plutôt, non, mieux, elle rêve d’avoir écrit (vous me suivez ?), tournant en rond et cherchant durant de longues soirées comment elle pourrait enfin se mettre au travail, tout en se persuadant au fond « qu’il ne reste que l’écriture sans personne pour la lire ».

 

Il n’y a aucune issue : « je suis fatiguée de communiquer je veux foxer le monde et pisser dans mon bain ».

 

Génération rétro éclairée

 

Patchwork de proses monologuées, comme l’était avant lui Vu d’ici (Triptyque, 2008), dans lequel Mathieu Arsenault traquait sur un mode critique l’engourdissement général, notre ruminante condition de consommateurs aux yeux dans la graisse de bines collés sur le petit écran, La vie littéraire est une sorte de cri du coeur d’une génération qui se disperse. « On cherchait la liberté dans des miettes du passé même si on se rendait compte que la culture n’était plus qu’un monument surveillé par dix mille gardiens de sécurité étouffés par la paperasse ».

 

Contempteur stylé du confort et de l’indifférence, l’auteur d’Album de finissants (Triptyque, 2004) livre ici un autre brûlot désabusé qui montre du doigt l’immobilisme ambiant. Et le sentiment d’urgence qui le traverse fait écho aux incantations de Vickie Gendreau, Testament et Drama Queens, dont Mathieu Arsenault, proche de l’écrivaine décédée récemment, avait accompagné l’écriture.

 

Trop de livres finira-t-il par étouffer la littérature ? Un avis radical et nostalgique, peut-être un peu alarmiste, qui dénonce la galopante érosion du sens au profit du divertissement et de la fausse sincérité. Et un pied de nez à tous les systèmes : « si le piratage tue le livre trouvez-moi un tricorne un perroquet et une patch et regardez-moi ne plus jamais rien acheter de ma vie vivre en marge de l’industrie mais vivre et ne plus jamais mettre les pieds dans un salon du livre ».

 

Un petit livre plein d’épines conçu pour être lu d’abord dans l’urgence avant d’être relu lentement. Écrit pour écorcher, faire réfléchir ou faire mentir.

Mathieu Arsenault Le Quartanier Montréal, 2014, 112 pages

La vie littéraire