Littérature française - La veine caustique

Qui ne connaîtrait pas Le Vaillant Petit Tailleur et l'humour incongru d'Éric Chevillard, né en 1964, manquerait le meilleur héritier des Éditions de Minuit, la maison qui osa Beckett et Pinget. Chaque ouvrage de Chevillard est à lui seul une petite fête, un monument tout aussi discret que bizarre de rire et de sarcasme.

Sa perle, cette fois-ci, le romancier la déniche dans les contes des frères Grimm, «récits populaires parfaitement ineptes qu'ils tenaient pour la plupart de la vieille servante de leur ami le pharmacien Wild, bavarde et puérile grand-mère, radoteuse autant que l'Ancien Monde dans le Nouveau, prénommée Marie, mais aussi des veuves oisives du village de Kassel, Dorothea Viehmann et les soeurs Hassenpflug, pour ne citer que ces trois hystériques, et d'autres sources encore, plus ou moins complémentaires ou contradictoires».

Voilà, d'entrée de jeu, l'histrion de littérature sortant son habit de clown et transformant notre univers en cirque grotesque. Il faudrait s'arrêter sur chaque page, pour savourer son art de ferrailler, tel Don Quichotte contre les moulins à vent. Car il guerroie, ce satané écrivain, avec une verve intarissable, une imagination paradoxale, un sens du déboîtement hors de l'ordre logique (par la bande, l'anacoluthe ou le lapsus!) qui ne laisse pas de surprendre. Et qui rappelle le rebondissant Diderot de Jacques le fataliste.

Évidemment, Chevillard ne se contente pas de ricaner. Tout en dérivant sur cent anecdotes, ses sujets de dérision et de ridicule — oui, il y a chez lui quelque maniérisme de la phrase incidente, du coq-à-l'âne et de la digression —, il règle un compte avec le monde littéraire, médiatique, politique... allons-y, de cercle en cercle, sa vague critique se répand. Quelle mouche l'a piqué?

L'écrivain sarcastique

Le conte des frères Grimm met en scène une horde de mouches se ruant sur une tartine de confiture. D'un coup de torchon, le tailleur en tue «sept d'un coup»; ce faisant, il devient le héros, aussi vaillant que dérisoire, qui plaît aux histoires d'enfant. Chevillard s'en empare. Prétexte au coup de force, au sens littéral, ou simple délire?

La réponse est ailleurs. Car l'actualité donne du bois pour nourrir son feu (de joie). Ne voit-on pas certain prix Médicis, attribué au demeurant pour la blague, couronner l'auteur d'une petite tailleuse chinoise, qui aimait un drôle de Balzac, raconté par le fils d'un dentiste à des villageois incultes? La comédie humaine balzacienne rebondit en un destin imprévu, en cet ailleurs lointain fourbissant la détente et le rire.

Dont acte de l'auteur, capable de s'esbaudir prestement des incartades saugrenues dudit destin. Le propos est plus cynique qu'à première vue: la critique française n'a-t-elle pas fait l'impasse là-dessus? Et le tailleur à sa table de rapiécer des vieilleries, couper des morceaux et tirer l'aiguille vaillamment, sous une mauvaise ampoule (en passant, la métaphore est proustienne, Chevillard joue sur tous les registres). Puis, de jeter son labeur brusquement, décidé à courir le monde, tel le personnage du conte.

De laconiques et incisives formules sur les «Grimm Grimm», sur les péripéties romanesques et sur leurs lecteurs émaillent le texte: «Je rappelle en passant que le souci de vraisemblance est une préoccupation de menteur»; «l'autorité de la chose imprimée ne laisse de m'étonner»; «il y a toujours dans mes livres un moment où j'en hasarde la théorie». Et Chevillard de broder sur son sujet, pitre ingénu d'une glose toute rabelaisienne, accrochant Michaux et Calvino, pour entourlouper Bettelheim. On rejoint des bricolages textuels plus abstraits. Que de clins d'oeil sympathiques à la pataphysique! Allez démonter les mécanismes secrets du court-circuit. Trouvez le conte.

Quoi qu'il en soit de l'humoriste et du dilettante, Chevillard sabote ce qu'il connaît le mieux: le sérieux de la littérature, lui préférant le troublant paradoxe et l'autodérision. Sous les grimaces de ses marionnettes, il s'énonce; impossible de ne pas savourer son antimilitarisme, son amour des bêtes, son intelligence de la liberté de l'écrivain. Et son combat des géants d'aujourd'hui.

Vialatte, le témoin

Laissons, à regret, le «miroir réformant», le soliloque crâneur et les hoquets de rire de Chevillard pour d'autres verdeurs littéraires. Seize nouvelles d'Alexandre Vialatte (1901-1971), Badonce et les créatures, parues en 1937, rééditées pour la seconde fois chez Julliard, offrent leur seconde vie.

Si «ressortir de la mer les douze dernières pluies», le programme de Chevillard, s'applique à l'humour pugnace, loufoque et réactionnaire de Vialatte, c'est que le temps concède à la lecture des résurrections hors des circonstances troubles. Lui qui disait de l'ailleurs: «Il est des dépaysements qui rapatrient» voit sa cote de moraliste impénitent à la hausse. Amélie Nothomb n'adore-t-elle pas en lui, non le patriote, mais sa contribution hilarante au musée du kitsch? Ses traductions de Kafka l'ont fait relire: cet Auvergnat est un germaniste aguerri.

Pas un texte qui soit un conte, précise Vialatte; ces écrits de 1933 sont véridiques. Ses souvenirs remontent au tout début des années folles. Qu'on le compare aux Originaux et détraqués de Louis Fréchette. À certains contes de Jacques Ferron. Vialatte saisit des faits divers de l'entre-deux-guerres, des portraits de gens déplacés ou bousculés par cette première grande guerre qui, pour tant d'hommes, marqua la sortie du territoire, des frontières et des champs. Un drôle de brasse-camarade, un carnaval tranquille de fortes têtes fêlées.

Le Vaillant Petit Tailleur
Éric Chevillard
Éditions de Minuit
Paris, 2003, 266 pages

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