Écrivains visibles, écrivains invisibles

Kim Thuy
Photo: François Pesant - Le Devoir Kim Thuy

Il y a ceux qu’on voit, à la une des journaux, qu’on entend chroniquer à la radio, qui passent même, peut-être, à la télé. Ce sont les écrivains visibles, figures désormais connues et reconnues de l’espace public. Michel Tremblay. Chrystine Brouillet. Marie Laberge. Jean-Paul Daoust, en poésie, genre mal aimé, entré dans l’oeil du public autant par ses lectures décapantes que par sa caricature d’À la semaine prochaine. De l’autre côté du prisme, les invisibles : ceux qui rechignent à l’entrevue, répondent par monosyllabes « parce qu’ils sont meilleurs à l’écrit », fuient les caméras. Parmi eux, quelques épiphénomènes dont les livres connaissent le succès malgré — ou grâce à? — l’impalpabilité de leur auteur. Visages d’auteurs, photogéniques ou fuyants.

LES VISIBLES
 

Kim Thuy

Ru (Libre Expression, 2009)

 

« J’aime croire que je suis une courroie de transmission », indique par téléphone Kim Thuy au Devoir. Depuis Ru, l’auteure est souvent invitée à parler de son livre, mais aussi d’immigration, de francophonie — parfois en anglais… —, d’autisme — son fils en souffre —, de l’importance des études, d’exil… « Il est très rare, à moins que je ne sois invitée par une université, que je parle vraiment de littérature. Je ne suis pas une académique. J’aime pas beaucoup faire les lectures, je lis mal. Je me retrouve parfois comme “clown de service” ou “immigrante invitée”, mais j’adore ça ! Je suis comme un témoin de Jéhovah, j’arrête pas d’achaler le monde avec ce que j’aime. “I spread the news” de ce que je connais… Et c’est grâce au livre que j’ai une voix. J’ai eu beaucoup de gens qui m’ont portée dans la vie, qui m’ont tenue par la main pour me mener du point B au point C. Si je pouvais faire ça, ne serait-ce que pour une seule personne… » Ces activités lui donnent la possibilité de voyager — Serbie, Suède, Inde ; elle partait pour l’Allemagne après l’entrevue —, mais n’ont « rien à voir avec le travail d’auteur. Ce sont deux métiers différents. C’est une question de personnalité, qui dépasse le livre ». Thuy sépare la promotion de ces rencontres, et n’y apporte jamais ses bouquins pour les vendre… mais rigole en constatant que plus elle fait d’animations, plus son livre risque de trouver de lecteurs. « Le succès dépend de tant d’éléments : selon moi, si j’avais sorti Ru, exactement le même livre, mais que je m’appelais Nathalie Tremblay, il se serait fondu dans le décor. Il y a des livres mille fois plus méritants qui n’ont pas eu ce rayonnement. Je n’ai pas le droit de ne pas être reconnaissante, de cracher sur les propositions, de ne pas avoir envie d’y aller… »



 

Alain Farah

Pourquoi Bologne (Quartanier, 2013)

 

« Si je suis visible, c’est à la manière du Visible Man, ce jouet des années cinquante. Si les médias posent le regard sur ma personne, ils découvrent un homme aux organes de plastique, un homme qui a moins mal au ventre et qui parle en mon nom, mais sans être tout à fait là, même s’il aime aller dans les journaux, à la radio, dans votre télévision. Pourquoi ? Dites plutôt : Parce que. C’est un jeu, entre la ventriloquie et l’invention, une promenade dans le palais des glaces. La vraie réponse à ce “Pourquoi ?” ne se trouve pas derrière mes cravates, mais au coeur de mes livres. La chair, elle est là ; la fiction la rend moins triste. Et si je pense avoir à descendre tout habillé dans une piscine pour qu’une certaine littérature ait à nouveau droit de cité, je le fais. D’anonymes contempteurs peuvent bien en faire des gorges chaudes : à ma place, on s’en doute, ils marcheraient sur l’eau. »

LES INVISIBLES

 





 

Jacques Poulin

Volkswagen Blues (Leméac, 1984)

 

« Je ne me considère pas comme un homme public. Je veux que mes livres soient connus, mais pas moi. Il y a là une frontière difficile à établir », indiquait Jacques Poulin dans une de ses rares entrevues accordées en 2008. L’auteur restreint sa présence médiatique aux seules sorties de ses romans. Pour répondre cette fois au Devoir en préservant son intimité, il a ressorti ses dix commandements, parus dans Les yeux bleus de Mistassini (Actes Sud, 2011). C’est lui qui souligne.

 

Tu mettras ton premier roman au panier.

 

Tu voleras les idées de tes collègues.

 

Tu ne répondras pas aux critiques.

 

Tu ne déjeuneras pas avec ton éditeur.

 

Tu refuseras les prix littéraires s’ils ne sont pas accompagnés d’une somme d’argent.

 

Tu ne vérifieras pas si ton nouveau livre se trouve en librairie.

 

Tu diras du mal de tes collègues mais seulement dans leur dos.

 

Tu n’écriras pas tes mémoires.

 

Tu tâcheras de mourir jeune.

 

Tu ne passeras pas à la télé.
 



Réjean Ducharme

L’avalée des avalés (Gallimard, 1967)

 

« L’oeuvre de Réjean Ducharme doit-elle son succès à “l’invisibilité” de son auteur ? Je n’en crois rien. Il y a d’abord le fait que cette oeuvre est unique, originale, surprenante », indique par courriel Rolf Puls, p.-d.g. de Gallimard au Québec pendant plus de 40 ans, maintenant retraité. « L’oeuvre fut reconnue d’emblée par ses premiers lecteurs, chez Gallimard : Jean Blanzat, Raymond Queneau, Dominique Aury, Claude Roy, etc. Ce n’était pas rien. À Paris, la presse s’empara du phénomène, non parce qu’on ne savait rien de Ducharme, mais bien parce que la parution de L’avalée des avalés fut un événement littéraire qui, d’emblée, hissa Ducharme parmi les grands de la littérature. Ducharme laisse son oeuvre parler pour lui. Je veux dire que jamais il ne donnera d’interview, jamais il n’apparaîtra à la radio et encore moins à la télévision. Il n’en a ni la volonté ni l’envie. Par souci de stratégie ? Certainement pas. Car il est évident que, s’il se pliait à l’usage qui consiste, pour les auteurs, à assurer l’après-vente en donnant des interviews, en se produisant à la télévision, en participant à toutes sortes de manifestations publiques, littéraires ou non, ses ventes seraient infiniment plus importantes qu’elles ne le sont. Malheureusement, Réjean Ducharme n’aime pas les jeux télévisés. Sans doute n’aime-t-il vraiment que la littérature. Il ne joue pas à cache-cache ! »

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