Un extrait de Malabourg

Perrine Leblanc, auteure de Malabourg
Photo: Alain Lefort Perrine Leblanc, auteure de Malabourg

Le nouveau roman de Perrine Leblanc est déjà paru en France depuis quelques semaines. Intitulé Malabourg, il sera disponible en librairie chez nous à compter du 26 mars. Nous publions en exclusivité Dens leonis, un extrait de ce livre dont l’action principale se déroule dans la baie des Chaleurs. Au sujet de l’écrivaine, le magazine Livre Hebdo, référence du monde de l’édition, a déjà écrit que Malabourg «confirme tout son talent». Il a raison. L’homme blanc, le premier livre de Perrine Leblanc, avait été récompensé par plusieurs prix, dont le Prix littéraire du Gouverneur général.

Entre le mont Silverwood et la mer, il y a Malabourg. Le village couvre une superficie de 235 km2. Sur son territoire, on trouve une rivière à saumons, une portion de route nationale, une forêt composée principalement de conifères, et au coeur de cette forêt, un lac que les enfants de la région appellent « la Tombe ». Malabourg est sur la rive nord de la baie des Chaleurs, mais l’eau est salée à cet endroit alors on dit la mer.

 

Le ciel de Malabourg n’est pas creux, il manipule les gens comme un chaman. La nature, souveraine, crochet d’un dieu hasard dont on ne sait pas grand-chose, se manifeste à sa façon dans le gène qui dessine les visages malabourgeois depuis deux cents ans. À Malabourg, on a le menton en galoche.

 

Les filles de la nouvelle génération rendent fous les hommes du cru aux visages de pêcheurs et à la paume sans âge. Elles ont le corps pulpeux là où le regard mâle cherche du rebondi, quelque chose de ferme, doux et chaud pour remplir une paume rêche, rarement propre à cause des travaux manuels qui ne sont pas le lot des maîtres au village. Le type usé cherche un corps jeune pour essuyer ses mains crottées d’homme vaillant, un corps-torchon qui sent bon la vanille importée, la mauvaise gousse taillée, puis frottée entre les seins et à l’attache des bras qui n’a pas connu le fil du couteau sur la veine la plus apparente, celle qui pisserait rouge si on la tranchait dans le sens de la mort.

 

Les hommes ont le visage buriné prématurément, vieilli par le soleil, le sel que le vent charrie beau temps mauvais temps, l’acide dans l’eau de pluie qui décape les gorges les plus délicates avant la fin, et par la vie, injuste et chienne. Jeunes, ils ont l’air vieux ; vieux, ils ont l’air morts.

 

Mina n’a pas hérité du menton de la famille de son père, ni des formes dont la nature a pourvu les autres filles de son âge. Elle a les cheveux noirs, le teint mat et le bas du visage de sa mère. Elle n’a pas de seins, les poumons les ont mangés. Dans un grand village de châtains originaires pour la plupart de Mont-Bleu, un hameau fondé par des Acadiens dans le nord-ouest de la municipalité, et de roux installés dans les hameaux de Firthtown et de Salmon Lake, le noir corbeau de ses cheveux suffit pour la rendre suspecte. On se méfie d’elle, on la traite de gothique, de sauvage, de kawish, mais elle laisse faire. On ne s’intéresse pas vraiment à elle au demeurant. Elle se fout des autres de toute façon. On lui donnerait quatorze ans avec ses tétons de fillette et ce visage aux traits doux caché à moitié derrière un rideau de cheveux noirs.

 

— T’es dans le chemin, Mina.

 

C’est Alexis. Il a le menton en galoche, les yeux ronds et rapprochés comme ceux des Anglais, une grande bouche aux lèvres minces, mangées, qui s’étirent dans un sourire de timide qu’il n’offre pas souvent aux autres. Il vend des fleurs et des plantes. Il offrait des roses à Geneviève, avant sa disparition. Il a associé toutes les jeunes filles de Malabourg à une fleur. Geneviève, sa préférée, c’était la rose de Damas.

 

Alexis a vingt et un ans. Il dort dans la grange qu’il a équipée pour son travail et la vie quotidienne : c’est son atelier, ses appartements et la serre où il élève des fleurs, des plantes et des herbes aromatiques. Il vit avec trois chats restés un peu sauvages. Il dégage une vague odeur d’ammoniac, de transpiration et de sauge. Il aurait pu prendre le ciré jaune des ouvriers de la mer ou des pêcheurs de saumon de l’Atlantique pour faire comme son père, comme tous les pères du village qui ne sont pas agriculteurs, comme les fils de ces pères, qui deviendront pères pêcheurs à leur tour, mais à l’odeur du poisson et des fruits de mer il préfère celle des fleurs. Parce que la résistance des fleurs à la puanteur des chiens sales est étonnante. Et le monde est peuplé de chiens sales, pense-t-il.

 

Alexis contrôle le marché de la verdure et des fleurs de qualité sur la rive nord de la baie. Tout le monde sait où aller pour les roses, les oeillets, les tulipes, le thym, la coriandre, les cactus, les bonzaïs, les plantes et les arbustes exotiques qu’on ne trouve pas à la quincaillerie. Il vend aussi des têtes de violons en mai et de la rhubarbe saupoudrée de sucre que les enfants aiment bien croquer, l’été, en marchant sur le rivage, au pied de la falaise ocre, entre les feux à demi éteints de la veille, loin des restes de repas de palourdes grillées pris sur la grève à deux heures du matin par les grands frères virils, les belles filles et les touristes.

 

— Tu trouveras rien. Un tas de neige, des trous d’eau, de la boue, des cailloux.

 

Mina ne répond pas. Elle relève sa jupe d’une main, se penche et ramasse une pierre blanche, vulgaire, à moitié opaque, moins pure qu’un morceau de quartz, mais que le soleil peut quand même allumer si on la lui présente. Elle fait provision d’agates, de pièces de verre poli par la mer, de pierres fines achetées en gros sur Internet. Elle voue un culte au spinelle rose néon extrait du sol tanzanien près des monts Mahenge, dont on ne modifie jamais la couleur presque irréelle en le chauffant ou en l’irradiant, et à l’aigue-marine brésilienne de teinte vert d’eau, taillée en Espagne à la fin du XIXe siècle, achetée en solde par son père dans une bijouterie de Montréal qui se débarrassait des minéraux trop inclus, pas assez purs pour la réalisation des travaux d’orfèvrerie haut de gamme.

 

— Elles sont bleues, aujourd’hui. Je leur ai fait boire de l’encre, dit l’autre, en lui montrant une rose bleu saphir.

 

Mina n’est pas très prolixe. Elle a les dents mal plantées. Elle sourit peu et rit en pinçant les lèvres. Dans l’inventaire des filles de Malabourg dressé par Alexis, Mina, c’est le pissenlit, la dent-de-lion. En langue morte : dens leonis.

Malabourg

Perrine Leblanc

2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 22 mars 2014 18 h 36

    Quelle belle critique !

    Voilà une critique qui impose le goût de lire « Malabourd ».
    Merci !

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 mars 2014 23 h 15

      Ce n'est pas une critique mais un extrait du livre. Nuance!