Les créatures libres d’Hélène Frédérick

Photo: Source Verticales

Portée par l’émotion, Hélène Frédérick, née au Québec en 1976, crée des personnages complexes, aux racines profondément enfouies. Son premier roman se passe à Munich, le second à Inverness. Dans un théâtre où tout se dit, les masques finissent par tomber et l’imprévu surgit. Elle vit en France depuis 2006, où elle a signé des fictions radiophoniques pour France Culture et France Inter. Entretien.

Hélène Frédérick, pourquoi vous être installée à Paris ? Où en êtes-vous par rapport à cette autre culture ?

 

Après deux ans de relation amoureuse à distance, il m’a fallu choisir. À ce moment-là, j’avais plutôt envie de vivre à la campagne ! J’étais dans un mouvement de retrait, mais j’ai quitté Québec pour Paris. J’ai trouvé très dure la vie à Paris dans les premières années. Mais avec le temps, avec les amis, j’ai appris à aimer beaucoup Paris et je m’y sens très bien maintenant.

 

Mon livre Forêt contraire est une tentative de réconciliation, de « conciliation » des identités cumulées. Avec l’âge, on multiplie les identités ; quand on change de pays, des couches encore plus décalées s’ajoutent. Je sens le besoin de faire un pont entre le passé et le présent, deux géographies, deux vies.

 

Que signifie votre beau titre, Forêt contraire ?

 

Dans l’idée d’une forêt, on imagine l’ermite, la solitude. Dans Forêt contraire, c’est l’inverse. Le personnage va plutôt à la rencontre de sa famille, d’un auteur, de la confrontation de soi avec la forêt. J’ai confié ce retour à la forêt d’Inverness, un lieu reculé et imaginaire plutôt que réaliste. Je n’y suis jamais allée, mais enfant j’habitais Saint-Ours, et tout ce qui était nouveau, même le village voisin, me faisait rêver ! J’ai aussi choisi ce nom d’Inverness pour sa sonorité.

 

Votre style fourmille de choses inattendues et de trouvailles. Quelle est votre formation ?

 

J’ai hésité entre la musique et la littérature. J’ai été acceptée dans un conservatoire de musique l’automne dernier et j’ai failli tout plaquer pour la musique ! J’ai interrompu mes études littéraires à l’Université Laval après une dépression et j’ai poursuivi en autodidacte, en travaillant comme libraire. J’ai collaboré à des revues, Le Quartanier, Le Matricule des anges, mais j’avais surtout envie d’être critiquée ! À Paris, j’ai eu du temps pour mettre en chantier mes projets de création.

 

Votre aisance à jouer avec les cultures surprend. Avez-vous conscience d’écrire des livres qui se démarquent dans le corpus québécois ? Votre éditeur y est-il pour quelque chose ?

 

Je n’ai pas pensé à des lecteurs québécois en écrivant. Ils n’ont pas besoin qu’on leur parle de skidoo pour se sentir interpellés ! J’ai un projet italien actuellement, et je suis Québécoise. À Paris, j’ai d’abord travaillé comme lectrice aux éditions Verticales. Quand j’ai fini Lapoupée de Kokoschka, je ne savais pas quel éditeur pourrait être intéressé. J’ai fait lire mon manuscrit à Verticales par politesse, et ils m’ont dit qu’ils le prenaient. Surprise, j’ai hésité ! Mais j’ai vu leur travail avec les auteurs, et cela m’a fait faire le saut.

 

J’ai découvert Verticales (Wittkop, Jauffret…) à Québec, lorsque j’étais libraire. J’aime bien l’absence de compromis, la rébellion, l’insoumission (Hervé Bouchard…). Dans Forêt contraire, il y a deux pistes : la forêt manquante et la rencontre qui n’a pas eu lieu, une conversation. Écrire ce livre a été très dur, j’ai voulu me libérer et cela déteint sur le personnage, car je suis comme elle, révoltée devant ce qui est convenu, politiquement réactionnaire.


Forêt contraire est un conte pour adultes, aux archétypes forts. Une jeune femme seule dans la forêt va construire une maison. Que fuit-elle ? Que trouve-t-elle ?

 

Autour de moi, en France, on a peur de la forêt. Pour moi, c’est le contraire ! J’ai été fascinée chez Thomas Bernhardt par les ruines, et construire une poupée, ou une maison, ou une histoire me soutient. Je viens d’un monde où on travaillait de ses mains à de petites choses. Hermine, l’auteure qui imagine Hermine dans La poupée et Sophie dans Forêt contraire se ressemblent en cela.

 

Fuir la dette, c’est refuser la culpabilité. La fiction s’approprie par l’insoumission tout ce qui est possible. La dette fait oublier ce qu’on pourrait être : certains se donnent la mort pour des chiffres ! Je ne suis pas fan d’écriture réaliste, car c’est une contrainte, tandis que la poésie est émotion. Le fil de l’histoire ne me retient pas, mais l’émotion exige de moi que je la partage.

 

La nature sauvage n’existe pas à Paris. Il faut la perdre pour se rendre compte de cette richesse. La beauté du sauvage est infinie ! Il y a quelque chose de brut dans ce rapport au sauvage de la nature québécoise, de la langue, qui m’était nécessaire pour continuer.

 

Vous rapprochez le Québec et l’Allemagne. Avez-vous connu l’essayiste Lothar Baier, qui a fini sa vie à Montréal ?

 

Je l’ai entrevu à Québec, mais j’ai lu tous ses livres en écrivant La poupée. Il inspire mon personnage de Lukas Bauer dans Forêt contraire. Cette connivence, qui nourrit le désir de recul et de ralentissement de Sophie, s’étend à ses références : Paul Nizan, Alfred Andersch, Jean Amery. J’ai aussi partagé son regard critique sur la France, puis recherché d’autres écrivains expatriés !

 

Si l’on en croit la flambée sur la couverture, portez-vous un regard critique sur une certaine génération, la vôtre ou une autre ?

 

J’ai exprimé une paralysie du roman québécois que la poésie contrarie. J’ai regretté d’être loin du printemps québécois. J’hésite à en parler après sept ans d’absence, mais mon impression est que la société québécoise s’est repliée sur un certain matérialisme, moins présent il y a vingt ans. Il est toujours question d’argent dans les journaux. Les idéaux ont repris le dessus avec le printemps québécois. En littérature, je sens aussi des idéaux plus littéraires arriver.

Collaboratrice