L’exception française

Avec son dernier roman, Philippe Sollers se renouvelle, sans vraiment se réinventer.
Photo: J. Sassie Avec son dernier roman, Philippe Sollers se renouvelle, sans vraiment se réinventer.

Un homme seul fait ses petites affaires en Italie, « dans un angle précis de Venise ». Les rares voisins qui l’aperçoivent, presque toujours un livre à la main ou griffonnant dans un carnet, lui donnent sans hésiter du « professore ». La fille du restaurateur d’à côté lui fait de l’oeil, une autre lui rend visite à l’occasion pour lui prodiguer des massages équivoques.

 

Un peu malgré lui, de mystérieuses obligations l’amènent à passer quelques jours par semaine à Paris (« une heure et demie d’avion »), sans jamais toutefois menacer sa retraite. Comme Chateaubriand, il pourrait peut-être dire : « J’ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert. »

 

Et si son corps n’a plus la souplesse d’autrefois, l’écrivain — car il est écrivain — se réjouit d’être encore en vie, de pouvoir échapper encore un temps à la pieuvre sociale et au sort qui semble condamner la plupart des mortels à l’ennui, à la solitude triste et à la mort. Voire à la gravité terrestre.

 

Car lui, son mantra, c’est l’exception. Les angles morts, la passion de l’ombre. Les échos du XVIIIe siècle et ceux de la philosophie taoïste. Loin d’une France qui moisit lentement. Et loin de ses Français « hâbleurs, arrogants, désespérément normaux, faussement gais, revendicatifs, renfrognés » qui méritent leurs Françaises « tassées, conformistes, tristes ». À lui l’Italie et les Italiennes. À lui la langue de Dante, d’Ada et de Loretta, qui lui permet de recharger son français, de l’assouplir, de le multiplier. « Que serais-je sans l’italien ? Un demi-sourd, comme la plupart des écrivains. »

 

Avec Médium, son 23e roman, Philippe Sollers rejoue la plupart de ses partitions habituelles et risque de ne surprendre aucun de ses lecteurs. Le prétexte romanesque est mince, de plus en plus mince, et seuls Venise, la littérature et le motif des rapports hommes-femmes — trois des scies sollersiennes — parviennent à faire tenir ensemble cette guirlande de réflexions ad lib et plutôt décousues sur l’état du monde. En plus de son apologie habituelle de la clandestinité et du secret, antidotes persistants face à la « folie » qui prolifère. « Comme le monde est fou, il faut bien s’inventer une contre-folie efficace, et devenir ainsi un contre-fou aussi déterminé que possible. »

 

La folie n’aime ni les dictionnaires ni l’Histoire. Elle est monomane et obsédée par la vérité. « Elle n’a aucune curiosité, sauf sexuelle ou malsaine. […] Elle ne pense pas, elle juge, elle préjuge, elle a réponse à tout. » Pour appuyer ses propos, Saint-Simon, Lautréamont ou Nietzsche sont habilement convoqués. Quelques figures d’exception qui parlent à travers lui et auxquelles Sollers, sans gêne, n’hésite pas à attacher son char.

 

L’auteur de Femmes se renouvelle une fois de plus sans se réinventer vraiment. On referme Médium avec l’impression que l’écrivain de 77 ans fait plus que jamais du sur-place et qu’il signe ici une sorte de « vade mecum » personnel. La lucidité est toutefois encore au rendez-vous, puisqu’il ne manque pas de nous signaler que « la France détient le record du monde des individus qui ne peuvent s’empêcher d’écrire ». Ecco.

Collaborateur

Médium

Philippe Sollers