Centre d’un monde et Centre-Sud

Chroniques du Centre-Sud, par Richard Suicide
Photo: Éditions Pow Pow Chroniques du Centre-Sud, par Richard Suicide

Loin de le cacher, il l’expose même : le bédéiste Guy Delisle est un mauvais père… qui s’assume. Il en fait la démonstration avec son Guide du mauvais père (Delcourt) publié l’an dernier. Et l’aveu prend désormais la forme d’une récidive avec la publication d’un volume 2, un peu moins marrant, mais malgré tout charmant.

 

La formule n’a pas changé. Sur quelque 200 pages, l’amusant dessinateur, fin observateur des détails de la condition humaine, revient avec une série de nouvelles scènes le mettant en vedette avec ses enfants. Dans une sorte de réalité augmentée du centre de son petit monde, il se caricature en père ratoureux, paresseux, égoïste et sournois, pas très à cheval sur la discipline, sur la morale, sur l’éthique… Le tout, bien sûr, pour choquer et faire rire.

 

Morceaux choisis : ici, il tient des propos déplacés sur les parents des amis d’école de ses enfants ; là, il leur raconte des histoires de tueurs en série pour les effrayer avant de les envoyer au lit, dessine des chiens qui pètent dans les cahiers d’école de sa fille ou lézarde sur un canapé avec son fils plutôt que de lui faire apprendre une récitation.

 

Dans ces petits fragments de quotidien en famille, relatés par l’entremise d’un trait simple, mais efficace, le percutant, le surprenant, le délicieusement irrévérencieux sont peut-être un peu moins au rendez-vous. Mais il faut malgré tout se rendre à l’évidence : le père est peut-être mauvais, mais il reste bon narrateur.

 

Chroniques urbaines

 

Il y a eu Mile End (Pow Pow), chroniques urbaines dessinées par Michel Hellman en 2011 au coeur du quartier hipster de Montréal. Il y a désormais Chroniques duCentre-Sud (Pow Pow), étude sociologico-éthylique d’un autre coin de la métropole — en bas à droite sur une carte — brillamment menée par un vieux de la vieille de la bédé alternative au Québec, Richard Suicide (Richard Beaulieu de son vrai nom). Les lecteurs des défunts hebdos montréalais Ici et Montreal Mirror se souviennent sans doute de lui.

 

Solide et désopilante, l’oeuvre permet de renouer avec le trait subversif de l’auteur tout comme avec ses personnages à long nez, à gros seins et aux courbes oscillantes qui racontent ici le quotidien d’un quartier dérivant à certains endroits entre chômage, prêteur sur gages et bière en caisse de 12. Il est question de voisins avec leurs comportements étranges, d’épiceries qui vendent des cretons à la qualité douteuse, mais surtout d’une existence à la petite semaine que l’on finit par ne plus voir qu’à travers la brume des paradis artificiels, ceux qui se trouvent légalement dans les réfrigérateurs des dépanneurs et d’autres qui se fument.

 

Richard Suicide, qui ici s’est associé à un scénariste imaginaire baptisé William Parano, donne sans doute corps à un genre en ascension, celui de la chronique urbaine dessinée. Et il le fait en poursuivant une oeuvre amorcée il y a quelques années déjà et que l’on pourrait qualifier d’anthropologie à coup de barre de fer. Pourquoi pas ?

Le guide du mauvais père

Guy Delisle

Tome ii

Delcourt

Chroniques du Centre-Sud

Paris, 2014, 186 pages