Éros chez les peuples autochtones

Photo: Illustration: Christian Tiffet

On en parle sur un ton léger. Les universitaires en font pourtant un sujet des plus sérieux. Dans tous les peuples du monde, la sexualité occupe une place cruciale, animée et nourrie par le désir, assurant la survie. Éros et tabou, qui vient de paraître aux éditions Septentrion, aborde un sujet négligé par la communauté scientifique à ce jour mais combien passionnant : la question de la sexualité des peuples autochtones de l’Amérique du Nord.

 

Sous la plume de l’historien Denys Delâge, des anthropologues Bernard Saladin d’Anglure et Frédéric Laugrand ou de l’historien Gilles Havard, on plonge dans les moeurs sexuelles des peuples inuit, lakota, pawnee ou arikara. On y aborde des sujets aussi variés que l’homosexualité, les relations sexuelles des missionnaires, les concours de « Miss » chez les Amérindiens et l’humour.

 

Ceux qui pensent trouver là une description de sociétés à la sexualité permissive et débridée, comme l’ont fantasmé les Européens, seront déçus.

 

Chez les autochtones, comme partout ailleurs dans le monde, la sexualité, avant le contact avec les Occidentaux, était encadrée par des règles bien précises. « Il y a autant de règles [que chez les Blancs], avec une différence. Il ne faut pas oublier que, chez nous, la sexualité est l’un des tabous sur lesquels notre société est construite. On naît pécheur dans le christianisme, on est le produit du péché originel », constate l’anthropologue Frédéric Laugrand, qui signe un chapitre captivant sur les bons et mauvais partenaires selon les aînés inuits du Nord canadien, et qui a codirigé l’ouvrage.

 

Bestialité proscrite

 

Ainsi, dans les sociétés inuites d’avant le contact, où les animaux sont les égaux des humains, le tabou absolu est la bestialité. Et même si le couple monogame est l’idéal et la norme sociale chez les Inuits, des pratiques répréhensibles, comme l’infidélité maritale ou même le viol, demeuraient plus acceptables que la bestialité.

 

« Les aînés vont souvent moins s’offusquer de l’infidélité maritale ou de la violence sexuelle que de la bestialité, une véritable plaie pour la personne et son groupe », raconte Laugrand, qui base son chapitre sur une série d’entrevues effectuées auprès des aînés inuits par des étudiantes, inuites également, du Collège arctique d’Iqaluit, au Nunavut.

 

En ce qui a trait à la séduction, certaines pratiques sont par ailleurs fort différentes de celles du Sud. Gratouiller la paume de la main d’un homme indiquait que l’on consentait à avoir une relation sexuelle avec lui, raconte Naqqi Echo, une aînée originaire du sud de Baffin, interrogée dans le cadre de cette enquête.

 

Le fait qu’un homme relève constamment les sourcils en regardant une femme signifiait aussi qu’il souhaitait avoir une relation sexuelle avec elle.

 

Quant aux relations sexuelles avec des jeunes non pubères, elles étaient proscrites par le groupe même si, dans la société inuite comme dans toutes les autres sociétés, la transgression faisait partie de la réalité.

 

« Jadis, nous ne pensions pas au sexe », raconte Victor Tungilik, un aîné inuit. Pourtant, pour le calmer, une mère pouvait masturber son enfant, a constaté l’anthropologue Saladin d’Anglure. Sans doute pour des raisons de procréation, qui demeurent le but premier du mariage, l’homosexualité était également proscrite chez les Inuits, dit Laugrand.

 

« Pour les deux sexes, les premiers échanges sexuels demeurent pourtant tardifs, et, pour les femmes, des expériences douloureuses », écrit-il.

 

Des mariages arrangés

 

Dans la société inuite traditionnelle, les mariages arrangés étaient tout simplement la norme, ceux-ci étant parfois conclus alors que les époux n’étaient encore que des embryons.

 

« J’avais sept ans lorsque ma femme m’a été promise, raconte encore Nutaraaluk, un aîné originaire d’Iqaluit. […] Aujourd’hui, je ne sais même pas quand mes filles se sont mariées. Elles n’ont pas songé un instant à me demander la permission. Les choses sont comme cela aujourd’hui. Les couples se marient sans demander la permission à personne. »

 

Si les rapports hors mariage demeuraient fortement découragés, « les cas de viol, d’abus sexuels et les mauvais traitements existaient bel et bien » avant le contact des Européens, constate Laugrand. Ils ne seraient donc pas exclusivement le produit des années de pensionnat qui ont suivi.

 

Mais dans les igloos où tous habitaient une pièce commune, les rapports entre les gens étaient davantage surveillés, raconte Tulimaaq, également originaire du sud de Baffin.

 

Éros et tabou, qui fait plus de 500 pages, explore une multitude d’autres facettes de la sexualité autochtone en Amérique du Nord.

 

Toujours chez les Inuits, Bernard Saladin d’Anglure a par exemple observé une pratique singulière. Un nouveau-né peut ainsi recevoir le nom d’un ancêtre du sexe opposé et être élevé dans les pratiques du sexe opposé jusqu’à la puberté. Il reprendra alors les pratiques de son sexe tout en gardant le nom qui lui a été donné à la naissance.

 

« Chez les Inuit [sic], si l’on manquait de fils, on avait la possibilité de donner plusieurs noms masculins à une fille qui seconderait son père à la chasse, et dont le mari (troisième genre lui aussi), viendrait résider à l’âge du mariage chez les parents de sa femme, au lieu du contraire, plus coutumier », écrit Saladin d’Anglure dans le chapitre intitulé « Hermaphrodisme, lubricité et travestissement ou les tragiques malentendus sur la sexualité et le genre dans les relations entre Occidentaux, Inuit et Amérindiens ».

 

Un féminisme bien vivant

 

Dans son examen de la notion de consentement sexuel chez les femmes amérindiennes d’hier à aujourd’hui, l’historien Gilles Havard constate que les pratiques ont beaucoup varié d’une nation amérindienne à l’autre. Alors que les femmes sioux chantaient, toutes nues, juchées sur leur canot, durant des heures pour encourager les hommes qui partaient à la guerre, ça n’était certes pas universel parmi les Amérindiens, reconnaît-il.

 

Enfin, au terme d’un article portant sur les concours de « Miss », de reines ou de princesses chez les Amérindiens du Québec aux XXe et XXIe siècles, Marie-Pierre Bousquet et Anny Morrissette constatent que la condition de la femme autochtone n’a pas évolué au même rythme que celle de la femme québécoise depuis les années 1950, mais que le féminisme autochtone n’en est pas moins bel et bien vivant.

 

« Le portrait de ce féminisme autochtone à l’échelle du Québec nécessiterait d’être mieux connu, écrivent-elles. […] Ce n’est pas la robe à franges qui fait la princesse, mais la capacité à personnifier ce que signifie la réussite chez la femme amérindienne : être une femme contemporaine, sûre d’elle, capable de se mettre au service des siens en faisant le pont entre le passé et l’avenir. »

Éros et tabou

Sous la direction de Gilles Havard et Frédéric Laugrand

4 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 15 mars 2014 09 h 35

    Violence conjugale

    Selon Chloé St-Marie qui a pour cause de supporter les femmes autochtones victimes de violence, dans certaines communautés éloignées plus de 80% de femmes ont subi des agressions conjugales.

    Parions que c'était différent quand il n'y avait pas d'alcool et drogues qui trop souvent innondent ces communautés et font d'immenses ravages .

    • Marie-Pier Corneau - Inscrite 16 mars 2014 18 h 46

      Bien que ces actes soient déplorables, les agressions font rarement partie de la culture sexuelle. Il y a des codes, des rituels, des perceptions du corps qui participent à ce système et les agressions n'en font pas partie.

  • Claude Duplessis - Inscrit 15 mars 2014 23 h 32

    Mythes et réalités

    Nous sommes bien loin de l'image laissée par le roman d'Yves Thériault, Agaguk...

  • Guy Lafond - Inscrit 17 mars 2014 06 h 23

    Comme dans tout autre culture


    La majorité des Amérindiens adultes ont à coeur d'être de bons modèles pour leurs enfants.