Héros d’un jour ou de toujours

La déesse des mouches à feu, de Geneviève Pettersen, explore avec une grande sensibilité le difficile apprentissage de la liberté et de l’art de jongler avec le feu sans se brûler.
Photo: Christian Blais La déesse des mouches à feu, de Geneviève Pettersen, explore avec une grande sensibilité le difficile apprentissage de la liberté et de l’art de jongler avec le feu sans se brûler.

En 1995 à Chicoutimi-Nord, le jour de ses 14 ans, Catherine voit sa vie prendre une autre vitesse. Pour son anniversaire, elle reçoit un chèque de mille dollars signé par son père, un discman Panasonic Shockwave jaune, « un pyjama laitte avec des oursons dessus » et surtout Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, « un livre de drogue pis de prostitution », récit d’une descente aux enfers censé agir comme un repoussoir auprès de la jeunesse.

 

Fille unique d’un avocat et d’une ancienne reine de beauté, la narratrice de La déesse des mouches à feu, le premier roman de Geneviève Pettersen, verra ses parents se séparer au cours de cette année mouvementée. Mais pour l’adolescente en manque de modèles, Christiane F., c’est aussi le film de 1981 tourné à Berlin, où David Bowie, tel un demi-dieu, chante quelque chose comme « We can be heroes/Just for one day. »

 

Rien à faire, le cocktail sexe, drogue et rock roll agit chez elle comme un formidable aimant. C’est une ampoule dans la nuit pour tout ce qui brûle de se sentir vivant. Première étape pour Catherine : se faire accepter des filles les plus populaires de son école.

 

La plus belle pour aller danser

 

« Elles étaient tout le temps ensemble, ces filles-là, pis on voyait juste eux autres à la poly. On aurait dit des mouches à feu. » Issue d’une famille aisée, étudiante modèle, l’adolescente deviendra la reine de ce petit groupe de têtes brûlées. Et très vite, aller « vedger » en bande les jeudis et les vendredis soir au centre commercial ne suffit plus. Doc Martens aux pieds, vêtements motifs léopard, chignon banane, sa nouvelle panoplie apporte à Catherine une nouvelle audace. « Je m’imaginais que Christiane F. s’habillait comme ça, pis je voulais des bottes à talons comme celles de David Bowie. »

 

Dès lors, en franchissant quelques pas de plus, l’adolescente pourra s’afficher tour à tour avec les plus beaux gars de la place, Pascal ou Keven — versions saguenéennes de Kurt Cobain ou de David Bowie —, animée du sentiment d’exister à la puissance 10. « Je pense que c’est à ce moment-là que je suis devenue la reine de toute. C’était moi, astheure, la déesse des mouches à feu. »

 

Sniffer du PCP ou des vapeurs d’essence, fumer aux couteaux, passer les fins de semaine dans des campes qui sentent « la vieille top pis la brosse », faire des expérimentations sexuelles qui laissent un arrière-goût de confusion. Tromper son ennui comme on trompe la mort.

 

Pour ces rois et ces reines d’un jour, héros de l’éphémère laissés à eux-mêmes, partagés entre leur désir d’être et de paraître, l’avenir est ici et maintenant. Il se confond avec les paradis artificiels et les premiers mirages de l’amour. « Je me rappelle que, pendant qu’on dansait, Keven me tenait par le cou pis que j’avais l’impression que de la lumière jaune sortait de mon corps. Il m’a embrassée pis j’entendais plus rien sauf David Bowie. On était au Sound. Je portais une minijupe en cuir noir. J’inventais toutes les danses. Ma mère mariait le King. Mon père me montrait comment vider un orignal. Je dessinais la carte du monde. Marie-Ève avait des cheveux infinis. J’encannais de la truite arc-en-ciel. Keven se mélangeait avec la lumière. Dehors la perdrix était gelée ben dur. »

 

Déluge

 

On ne peut bien entendu tout révéler, mais un certain nombre d’événements marquants, proches de la tragédie, feront de l’année de ses 14 ans une année charnière dans la vie de cette adolescente qui vacille sur des jambes encore frêles. Les inondations qui ont frappé le Saguenay en 1996 — et qui ont secoué le Québec tout entier —, comme un point d’orgue dans le roman, se chargeront de fixer tout ça et pour longtemps dans sa mémoire.

 

Premier roman de Geneviève Pettersen, née en 1982, déjà connue comme blogueuse (l’ironique Madame Chose, c’est elle), La déesse des mouches à feu explore avec une grande sensibilité, malgré son côté plus râpeux, le difficile apprentissage de la liberté et de l’art de jongler avec le feu sans se brûler.

 

Avec beaucoup de maîtrise, l’écrivaine a su prêter à La déesse des mouches à feu une langue trempée dans l’oralité de son époque et de la région qu’elle décrit, fautes de grammaire en prime. Elle parvient à insuffler la vie et à donner de la texture et des fêlures à ce personnage d’adolescente qui arrive à briller dans le noir, cousine lointaine du Holden Caulfield de L’attrape-coeurs. Puissant.

La déesse des mouches à feu

Geneviève Pettersen