Retrouvailles décevantes

Un peu plus de 30 ans après avoir raconté les aventures meurtrières de sa première héroïne, la reine du polar québécois Chrystine Brouillet renoue avec celle-ci. Pas nécessairement pour le mieux…

En 1982, Chrystine Brouillet remportait le prix Robert-Cliche, récompense réservée aux premières oeuvres, pour Chère voisine, un polar sis dans une Vieille Capitale prise dans la froidure de l’hiver post-référendaire et dans une vague de meurtres de jeunes femmes. Bien avant sa célèbre inspectrice Maud Graham, l’auteure avait créé un personnage de femme énigmatique, singulier par son absence de compassion pour les humains qui l’entourent et par son amour démesuré envers les chats. Un amour fou pour les félins qui conditionnera le choix de son conjoint, son voisin trop gentil Victor, et qui la mènera jusqu’au meurtre d’une voisine qui déteste ces petites bêtes. Cette jeune serveuse de casse-croûte prénommée Louise ne pouvait faire autrement que marquer l’esprit du lecteur qui s’aventurait dans ce roman bien construit et bien écrit, suivant les pulsions vengeresses malsaines de l’héroïne.

 

Meurtres comiques

 

Trente-deux ans et des dizaines de romans (jeunesse et adulte) plus tard, Chrystine Brouillet renoue avec cette Louise. Dans une entrevue accordée à La Presse la semaine dernière, elle expliquait que le désir de faire revivre ce personnage psychopathe est apparu à la suite de l’adaptation cinématographique de Chère voisine par le cinéaste montréalais Jacob Tierney, qui voyait dans ce thriller policier une comédie, chose que l’auteure n’avait jamais vue.

 

C’est donc avec une pointe comique évidente et tout en légèreté qu’elle donne suite aux aventures meurtrières de sa Louise, désormais cinquantenaire, Montréalaise et associée dans un grand restaurant de la métropole. Sa passion pour les chats motive encore et toujours les meurtres qu’elle commet, des assassinats planifiés au quart de tour. Après un divorce pas du tout houleux, Louise ne voit que cette solution radicale pour pouvoir conserver son bel appartement du Plateau, sanctuaire de ses deux précieux félins, alors que le propriétaire annonce qu’il vendra l’édifice à un promoteur immobilier. Un premier crime plutôt inutile l’amènera à considérer l’idée de se porter acquéreur de l’immeuble. Mais pour ce faire, il lui faut un capital de départ dont elle ne dispose pas. D’où l’élaboration d’un plan pour assassiner un habitué de son restaurant, un juge fortuné, et éventuellement toucher le pactole en manipulant la future veuve et quelques autres personnages louches qui gravitent autour du magistrat.

 

Quelque chose qui cloche

 

L’auteure détaille l’exécution de ce plan avec sa plume toujours aussi précise, en y ajoutant une touche d’ironie comique qu’on ne connaissait pas à ses polars. Dans une orgie de détails matériels (et surtout culinaires, gracieuseté du théâtre parfait qu’est le restaurant gastronomique), Brouillet réussit à développer suffisamment la psychologie des personnages pour que l’on s’y attache, mais il reste que quelque chose cloche dans ce roman. Est-ce parce qu’il a été d’abord publié sous la forme d’un feuilleton en ligne et que la progression de l’histoire garde un aspect épisodique ? Ou parce que cette pionnière du roman policier québécois ne nous a pas habitués à tant de légèreté, ni à cet humour qui amenuise l’efficacité d’une mécanique pourtant bien huilée ? Ceux qui ont jadis aimé le premier effort de Chrystine Brouillet risquent d’être passablement déçus de ces retrouvailles probablement espérées avec cette meurtrière particulière.

Chrystine Brouillet

Louise est de retour

Éditions de l’Homme