La « vraie question » de la prostitution

Comment un monde qui a rejeté l’esclavage peut-il tolérer l’asservissement de celles qu’un lobby ennoblit sous le nom de « travailleuses du sexe » ?, demande Catharine A. McKinnon.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Comment un monde qui a rejeté l’esclavage peut-il tolérer l’asservissement de celles qu’un lobby ennoblit sous le nom de « travailleuses du sexe » ?, demande Catharine A. McKinnon.

En décembre 2013, la Cour suprême du Canada, en invalidant des articles de loi, a invité le gouvernement fédéral à redéfinir l’encadrement de la prostitution. Le livre Traite, prostitution, inégalité, de la juriste et féministe américaine Catharine A. MacKinnon, pose la vraie question : comment un monde qui a rejeté l’esclavage peut-il tolérer l’asservissement de celles qu’un lobby ennoblit sous le nom de « travailleuses du sexe » ?

 

On devine que Catharine MacKinnon, dont la Cour suprême des États-Unis et le Tribunal pénal international ont bénéficié de la compétence, est l’héritière de la pensée de Margaret Fuller qui, dès 1843 en Amérique, associa l’émancipation féminine à la lutte contre l’esclavage. Elle se rattache à une intellectuelle qui rivalisait de profondeur et d’originalité avec des amis masculins, comme Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau.

 

Publié d’abord comme article, en 2011, dans la Harvard Civil Rights-Civil Liberties Law Review, traduit maintenant en français, l’ouvrage de la féministe s’appuie sur une foule d’enquêtes sociologiques et de références juridiques. Lucide, il insiste sur des données parlantes. À travers le monde, les personnes qui se prostituent
« sont singulièrement pauvres »
et en grande majorité des femmes à cause d’une réalité culturelle souvent insurmontable : « l’inégalité entre les sexes ».


Esclaves ou travailleuses ?

 

De ce dernier point, Catharine MacKinnon donne une explication aussi crue que persuasive : « Partout dans le monde, l’inégalité des sexes offre à la majorité des membres de la caste des hommes le privilège de ne pas avoir pour destin d’être acheté et vendu pour du sexe. » Des féministes, soi-disant libertaires et épicuriennes, comme, à San Francisco, Carol Leigh, qui, en 1978, a inventé le terme « travailleuse du sexe », lui reproche son ton moralisateur et son insensibilité.

 

Elle leur répond en exposant la brutalité des faits. Agressées en général dès l’enfance, les prostituées, les femmes le plus souvent victimes de viol au monde, se voient fréquemment exploitées par des proxénètes, forcées à avoir des relations sexuelles non protégées contre le VIH, poussées à la dépendance à la drogue et à l’alcool.

 

Même lorsqu’on ne les bat pas et qu’elles ne quittent pas leur pays, leur situation correspond, soutient Catharine MacKinnon, à la traite des êtres humains, comme le droit international définit celle-ci. Leur syndicalisation ou leur métamorphose en femmes d’affaires indépendantes ne seraient qu’illusion.

 

Selon la juriste, seule la pénalisation des clients, comme en Suède depuis 1999, et non celle des prostituées, améliorerait les choses. En 1845, Margaret Fuller rêvait d’égalité entre les sexes par leur harmonisation : « Il n’y a pas d’homme entièrement masculin, ni de femme purement féminine. » La réforme légale souhaitée par Catharine MacKinnon pourrait être un pas vers cet idéal.


Collaborateur

TRAITE, PROSTITUTION, INÉGALITÉ

Catharine A. MacKinnon

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 9 mars 2014 11 h 36

    Les vraies réponses

    me semblent plus difficiles à préciser.

    Nous devrions choisir les réponses les moins dommageables possibles, le moins pires quoi.

    Chercher les réponses idéales me semble du monde de l'utopie.