Quand le désastre n'est pas qu'écologique

Barbara Kingsolver, auteure de Dans la lumière
Photo: Agence France-Presse (photo) Alistair Grant Barbara Kingsolver, auteure de Dans la lumière
Est-ce ma faute, je me défie des alarmistes, de ceux qui ne peuvent voir un cheveu dans la soupe sans crier au meurtre. Aussi aurais-je dû ne pas entreprendre la lecture d’un roman dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il est militant. Je crois en certaines choses, dont l’égalité hommes-femmes ou le bannissement du commerce des armes à feu pour des fins guerrières. Mais je ne crois pas pour autant qu’on puisse aisément s’inspirer de ces thèmes pour écrire de la fiction.

Ce n’est certes pas l’avis de Barbara Kingsolver, qui nous propose Dans la lumière, roman se déroulant au Tennessee, dans un bled perdu des Appalaches. L’héroïne a pour prénom Dellarobia. Elle ne sait pas que Della Robbia est le nom d’un céramiste de la Renaissance, qui lui doublait le b de son patronyme. Et n’est pas plus malheureuse pour autant. C’est un activiste, appelé Ovid Byron (Ovid comme le poète latin et Byron comme le lord que l’on sait…), qui le lui apprendra. Sans insister. Sa lubie à lui, c’est l’écologie.

Comment a-t-il rencontré Dellarobia ? C’est tout bonnement parce que la jeune femme, ayant cru qu’un incendie de forêt éclairait la montagne pas très loin de sa demeure, s’était aperçue qu’il s’agissait en réalité d’une nuée de papillons qui s’étaient agglutinés aux arbres, et avait par la suite répondu aux questions d’une intervieweuse de télé à ce sujet, qu’un scientifique, Ovid Byron, avait obtenu d’elle la permission d’installer sa roulotte sur le terrain de Dellarobia, persuadé que les papillons n’avaient abouti là qu’à cause d’un dérèglement de nature écologique.

Elle est mère de deux enfants, Preston et Cordie. Son mari, Cub, est un brave cœur, mais qui doit se demander parfois si la terre tourne vraiment autour du soleil. Elle est intelligente, mais inculte. S’apercevant de la nullité de Cub, elle a des velléités d’infidélités. C’est justement le jour où elle était prête à s’offrir à un monteur de lignes qu’elle avait aperçu les papillons. Elle accepte donc sans trop de difficultés qu’Ovid installe son mobil-home sur le terrain familial.

Pensum écologiste

Bonne nouvelle pour l’écologie, pour la conscience de Dellarobia, mais désastre en ce qui a trait au roman. Ce qui paraissait jusqu’alors un roman populaire habile devient un pensum indigeste. Il y a bien cette fête improvisée de Noël où la convertie à l’écologie s’éclate un peu en l’absence d’un Cub de plus en plus insignifiant, mais pour le reste le livre devient un prêchi-prêcha indigeste qui vous ferait manger de la viande rouge trois fois par jour et vous mettre à la cigarette, même si vous préférez le sucre à la crème.

Valent quand même les dialogues souvent très vifs qui, lorsqu’ils n’ont pas comme but de véhiculer un engagement à nature écologique, donnent vie à des personnages. Parmi ceux-ci, Hester, la belle-mère, revêche, qui finira par avouer une faute à une Dellarobia qui n’en demandait pas tant, et qui a son franc-parler fort évocateur. Quant à l’héroïne, elle a plus d’aplomb et d’esprit de répartie que ne le souhaite son mari, vite dépassé.

L’univers de la faute est tout à fait celui de ce monde. Le pasteur est un homme qui compte à outrance, la religion n’est pas dans ce coin l’opium du peuple. C’est sa conscience. On y lit sur des pancartes des avis du genre MARCHE DROIT OU PASSE L’ARME À GAUCHE. Pas étonnant qu’un zélateur écologiste prône qu’il faut au restaurant apporter son propre Tupperware pour rapporter ses restes à la maison, ne pas oublier sa tasse afin de ne pas avoir recours à des verres en plastique ou en styromousse et ne jamais prendre de l’eau en bouteille. Un genre à fuir.

La religion règne, l’appât du gain également. N’est-il pas question qu’un parc d’attractions, sorte de Disneyland, s’installe dans la région ? Dans une région où il semble bien qu’on soit bêtes à manger du foin, ne serait-il pas normal que la chère Dellarobia voie la lumière ? Elle est moins sotte que son mari, le mariage et la vie de famille ne lui conviennent plus, mais fallait-il pour arriver à cette conclusion qu’elle se convertisse ? Son chemin de Damas, pour le lecteur que je suis, est indigeste.

Une autre traduction franco-française

La traduction de ce roman posait sûrement à la traductrice des problèmes nombreux. Comment traduire des dialogues toujours très proches de la vie de tous les jours ? La vie rurale du Tennessee rendue occasionnellement en français par des expressions hexagonales surprend, c’est le moins qu’on puisse dire. Les quelques « putain ! » qui ponctuent certaines phrases dérangent. Et que dire d’un froid qui est « stupéfiant » ou d’un clignotant qui « signalait infatigablement ses intentions », ou de « la voix de Crystal qui montait en point d’interrogation à la fin de chaque phrase déclarative », ou de Juliet, à qui on veut rendre hommage, et qui est la « mule du département » ?

Je pense vraiment qu’il est possible d’avoir une conscience écologique sans s’imposer des catéchismes de ce genre. Il serait injuste toutefois de ne pas signaler la peinture vivante d’un monde pour moi inconnu, les dialogues fort efficaces et convaincants, pourvu qu’ils n’aboutissent pas en sermons à l’usage des bien-pensants méritants mais néanmoins redoutables.


Collaborateur
3 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 2 mars 2014 07 h 24

    La conscience écologique?

    Mon très cher "vieux jazz",vous me manquez en cela sur les ondes.
    La conscience écologique est une PRISE de conscience qui repose d'abord et avant tout sur des valeurs,de nouvelles valeurs acquises de bon gré ou de force contrainte.
    Changer les mentalités,les vieilles habitudes sécurisantes,les rituels,les incompré-
    hensions cela prend du temps et du prêchi-prêcha.Faut bien que quelqu'un le fasse,le
    dise,le redise,leur fasse un dessin car vous ne pouvez imaginer le nombre de person-
    nes qui sont sans dessin quant à leurs responsabilités écologique.Cela je le constate
    toutes les fois où je lève les couvercles des bacs de recyclage du bloc des 21 loge-
    ments où j'habite.Vous même,cher complice,prenez-vous soin d'enlever la pellicule
    plastique d'une boite de papiers-mouchoirs avant de déposer celle-ci au recyclage?
    Je me dis parfois que des capsules éducationnelles en pleine T.V sur le comment
    recycler adéquatement seraient bénéfiques car "the massage is the message".

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 2 mars 2014 08 h 06

    Flight behaviour

    Ce livre porte le titre de : Flight behaviour.
    Je l'ai lu en anglais l'an passé et ai beaucoup apprécié le style de Barbara Kingsolver.
    Elle a écrit plusieurs autres livres, dont le très bon : The lacuna.
    Je vous le recommande chaleureusement.

  • Danielle Poirier - Abonnée 4 mars 2014 13 h 04

    Il y a 40 ans

    Un des romans les plus percutants selon moi est Le troupeau aveugle de John Brunner - un roman de science fiction écrit en 1972. Il a été réédité il y a quelques années par Livre de Poche. Encore d'actualité, il dépeint les abus et l'inconscience des classes dirigeantes, des compagnies et, malheureusement, de beaucoup de citoyens.
    Marco Domaschio