De Cré Basile à Bertrand Russell, en passant par Bébé Doc

Le p'tit gars est né à Marieville, au Québec, en 1926, fils unique d'un ébéniste. En quelques années, il s'est hissé au sommet, tout près des géants de son temps, d'ici et d'ailleurs, toujours, ou presque, pour leur tirer le portrait. C'est l'histoire extraordinaire d'un gars ordinaire devenu un des premiers photographes canadiens à connaître une carrière internationale. Une sorte de version diète de Yousuf Karsh.

Gabriel Desmarais, le futur Gaby, arrive à Montréal en 1944, comme commis de banque. Il a 18 ans et est perclus d'ambition. Il prend ses premières photos avec le Brownie emprunté à sa maman, puis il achète un Voigtlander d'occasion. Un matin d'hiver, l'artiste en herbe photographie des patineurs au parc Lafontaine. Les jeunes lui offrent d'acheter une épreuve. Le déclic se fait: il y a donc moyen de vivre de cette nouvelle passion.

Gabriel entreprend la tournée des nuits folles de Montréal, ville ouverte, où il peut déjà crier «cheese» aux Frank Sinatra, Maurice Chevalier et autres Mickey Rooney. Il quitte la banque et ouvre son premier studio rue Sainte-Catherine à 21 ans. Gaby devient vite le dompteur préféré des bêtes de la scène. Sa carrière fait un bon prodigieux avec un cliché de la star française Lys Gauthy, sa première prise internationale, qui lui permettra d'en attraper à pleins filets.

Le beau livre de Stromboli en présente une soixantaine, dans un mélange aussi hétéroclite qu'amusant, où Jean Guilda côtoie Gene Kelly, où Willy Lamothe partage la vedette avec Pablo Neruda. Une photo de Dominique Michel illustre la couverture. La Dodo a des airs de vamp et semble porter du lapin sur ses épaules dénudées.

Il y en a bien d'autres. Voilà le Britannique Bertrand Russel, fondateur de la logique moderne, Prix Nobel de littérature. Le noble philosophe a pris la pose dans son fauteuil, de trois quarts, le regard baissé. Il faut dire que la conversation entre le sujet et le portraitiste ce jour-là, en pleine guerre froide, portait sur l'avenir de l'humanité. «Nous avons le choix de vivre tous ensemble ou de mourir tous ensemble», venait de déclarer lord Bertrand en pensant à la très réelle menace atomique.

Voici maintenant le Français Albert Schweitzer, photographié quelques semaines avant sa mort. Un diable d'homme, à vrai dire de surhomme. Théologien, il a publié le livre de référence sur le Jésus de l'histoire. Musicien et musicologue, il donnait des concerts partout en Europe en rédigeant des études déterminantes sur Bach. Docteur en médecine, il a travaillé en Afrique, auprès des plus démunis. Humaniste, figure légendaire du XXe siècle, le bon, le très bon Dr Schweitzer, reçut un des prix Nobel de la paix les plus mérités.

Et puis là, tiens, c'est Juliette Pétrie, la partenaire de La Poune. On croise aussi Olivier Guimond, fils de Ti-Zoune, papa de Cré Basile. Plus loin, arrive Michel Louvain, «chanteur de charme et animateur de variétés», éternisé le cheveu gominé, le regard levé et mouillé. Son rival crooner Pierre Lalonde est tout sourire en ce début des années soixante. Chaque samedi, la «jeunesse d'aujourd'hui» entre en pâmoison en regardant son émission de télé faisant la part belle aux danseuses à gogo.

Un Gould réussi

Certains clichés sont franchement plus réussis. Celui de Glenn Gould par exemple, où l'interprète apparaît au milieu d'un triangle dessiné par le couvercle et le pupitre de son instrument. Le pianiste a dénoué sa cravate. Ses bras et ses mains se reflètent sur le bois laqué. Il semble en transe, son comportement, comment dire, très peu orthodoxe sur scène, ayant contribué à établir son immense et précoce renommée.

Pour le reste, en général, il s'agit d'excellents portraits de studio, mais sans plus, avec des poses convenues et des clairs-obscurs attendus. Au total, l'intérêt de chacune des oeuvres provient bien davantage du sujet que de l'objectif.

La moisson des années 1960 se démarque. Gaby se lance dans la constitution d'un portfolio réunissant les grands penseurs de son temps, avec au programme un portrait accompagnant un texte sur la vision de chacun de l'avenir de l'humanité. Il rencontre notamment Pauling, Oppenheimer, Penfield et Sabin. En même temps, il réalise une série sur des artistes visuels du pays, dans le but d'exposer ses photos et une oeuvre choisie par chacun des sujets. Il fige alors Alfred Pellan, A. Y. Jackson, John Lyman, Marc-Aurèle Fortin, Jacques Hurtubise, Marcel Barbeau, Françoise Sullivan, une soixantaine d'artistes au total. Le Musée des beaux-arts de Montréal présente l'expo en 1965.

L'amitié Duvalier

La décennie suivante sera autrement moins glorieuse. Gabriel Desmarais se lie alors d'amitié avec le très détestable Jean-Claude Duvalier, dictateur d'Haïti comme l'était son Papa Doc. Gaby devient le photographe officiel du bouffon tortionnaire qui apparaît page 84, un fusil de chasse sur l'épaule. Surtout, il accepte des fonctions de chef des relations publiques internationales du régime corrompu et exploiteur. L'artiste trie les invités de marque sur le volet; le président les reçoit. La liaison prend fin au tournant de la décennie, mais comme l'avoue le texte de Linda Lapointe, qui avance quand même quelques excuses peu convaincantes pour cette honteuse compromission de Gaby, «le mal est fait» et «la suite de sa carrière portera comme un stigmate ses liens avec un dictateur».

Un pire et des meilleurs. Dans la balance de la réputation de Gabriel Desmarais, dit Gaby, mort en 1991 à 65 ans, cette malheureuse aventure finit par peser lourd, très lourd. On se plaît même à rêver d'un autre album, moins complaisant, d'un film ou d'un roman, qui raconterait l'histoire tordue d'un p'tit gars de Marieville qui photographiait Bertrand Russel et le Dr Schweitzer puis

s'en allait prendre le thé avec

Bébé Doc...