La nonchalance de François Blais

François Blais
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir François Blais

Une boîte de beaux vieux livres, des introuvables québécois — Le journal de Marie Bashkirtseff, les Oeuvres complètes d’Octave Crémazie, du Laure Conan première édition, etc. — glanés pour une bouchée de pain lors d’une vente de déménagement, pique la curiosité du narrateur de Sam, le nouveau roman de François Blais. Mais c’est un extrait du journal intime d’une fille inconnue, glissé au fond du carton, qui captera son attention. Jusqu’à l’obséder. Rendu amoureux soudain par ces mots, il annote le journal de cette Sam de ses notes d’enquête pour la retrouver. Récit gigogne, chant où le très quotidien, l’ordinaire, « les flâneries web » et les réflexions pertinentes et farfelues s’entrecroisent, ici avec des mots tirés de l’anglais, de la novlangue facebookienne, ou là par un usage de l’imparfait du subjonctif, Sam montre une habileté littéraire sous une grande nonchalance, emplie d’ironie et d’autodérision. On retrouve ce qui devient, depuis Iphigénie en haute-ville (L’Instant même, 2006), la signature — les détracteurs diront la recette — de François Blais.

 

L’auteur l’a écrit dans son huitième roman : « Il faut que je vous avoue aussi que je suis très mauvais en entrevue. (Imaginez votre pire entrevue, mettez ça au carré). »Le Devoir a donc proposé un entretien courriel à François Blais. Questions-réponses, littéralement à tu et à toi.

 

Il y a dans tes écrits une nonchalance, un je-m’en-foutisme — posture ou attitude réelle ? — qui laisse percer juste ce qu’il faut pour ne pas passer pour un con. Est-ce que tu sais pourquoi tu joues sur cette corde ?

 

Pour des gens de ma génération [l’auteur a la quarantaine, NDLR], c’est mission impossible que de départager la part de posture et de réel dans nos attitudes. Le deuxième degré est devenu comme le premier degré par défaut. L’imparfait du subjonctif sert un peu à ça : donner un léger côté ridicule à mon narrateur. Utiliser un temps de verbe désuet, c’est comme porter une redingote ou un monocle : si on le fait, c’est forcément au deuxième degré. Mais c’est clair qu’on s’arrange pour ne pas passer pour des cons. La nonchalance que tu perçois dans mes écrits est bien entendu très travaillée. Dans mon dernier roman, Sam est censée écrire son journal en vitesse, comme ça lui vient, des fois un peu soûle, des fois morte de fatigue ; ça a l’air sloppy, mais tu te doutes bien que je me suis relu cent fois pour créer cet effet, et que j’ai ensuite passé des heures avec mon éditrice à soupeser des virgules et des tournures de phrase. Mais je ne sais pas vraiment pourquoi je joue cette corde-là.

 

Tu évacues l’idée d’autofiction, mais tu t’amuses à truffer tes récits de renseignements vrais — jusqu’à ton adresse courriel — et vérifiables, très souvent glanés sur le Web. Tu vas en ce sens plus loin que « faire des recherches pour rendre le récit crédible »…

 

Mes personnages parlent beaucoup des livres qu’ils ont lus, de leurs flâneries dans le Web, de leurs flâneries tout court, parce qu’il faut bien que je parle de ce que je connais. Et je ne connais pas grand-chose. Si j’avais eu une vie intéressante comme Nelly Arcan, si j’avais des convictions comme Biz, si j’avais voyagé dans des pays en guerre comme Gil Courtemanche, si j’avais voyagé tout court, je focusserais sans doute moins sur les catégories des sites pornos et les mystères de la toponymie. Et puis, le Web, c’est un peu mon interface avec le monde. Si je truffe mes histoires de renseignements trouvés sur le Web, c’est que je m’intéresse à un paquet d’affaires niaiseuses et que le Web est un réservoir sans fond d’affaires niaiseuses. Inévitablement, ça déborde un peu dans mes romans.


J’ai l’impression comme lectrice que tu travailles parfois sur une certaine « oralité littéraire » et que la structure prend de plus en plus de place dans tes romans.

 

Cette impression vient peut-être du fait que je me suis déboutonné en écrivant Sam. Je venais de passer les 18 mois précédents à travailler sur le premier jet de La classe de madame Valérie, un roman axé sur le storytelling. J’avais 25 personnages à faire évoluer [sur 20 ans] et il fallait que je meuble leurs vies, que je leur attribue des biographies, que je leur invente des histoires. En réaction, j’ai voulu me payer la traite et écrire un roman à un seul personnage (un et demi, mettons), à qui il n’arrive rien du tout. Bref, je me suis (lâchement) replié dans ma zone de confort. (La plupart du temps, tout ce que j’essaie de faire dans mes romans, à part mon comique, c’est de créer ma Fille Idéale.) Et j’ai vraiment commencé Sam librement, sans savoir où je m’en allais, encore une fois en réaction à Madame Valérie. La structure est apparue plus tard. En fait, je ne suis pas très porté sur les structures. Peut-être parce que beaucoup d’auteurs que j’admire se balancent de la structure : Cervantès, Céline, Dickens, Sterne, Twain, pour ne pas nommer des deux de pique (Mark Twain, c’est un cas : tous ses romans et récits se résument à une superposition d’épisodes ; il ignore même le concept d’arc dramatique, ça fait la job pareil.) Réjean Ducharme non plus n’était pas le gars le plus structuré du monde.

 

Sam est basé sur un faux journal intime, le journal de la peintre Marie Bashkirtseff y est cité, comme The Blah Story
de Nigel Tomm. Es-tu un grand lecteur de journaux ?

 

J’adore lire les journaux intimes et la correspondance, surtout ceux des auteurs que j’admire. Par exemple, les lettres de Flaubert à sa maîtresse Louise Colet, écrites pendant qu’il rédigeait Madame Bovary, c’est un vrai cours d’écriture romanesque. Ça remplace n’importe quel traité sur l’art d’écrire. Ou les journaux de Virginia Woolf : ça rend l’atmosphère de la première moitié du XXe siècle à Londres, la fin de l’époque victorienne, les deux guerres mondiales, les révolutions artistiques en peinture et en littérature, etc. Pour moi, ça a été une lecture essentielle. Mais il faut dire que je lis surtout les journaux intimes parce que je suis la pire câlice de mémère sur terre. J’ai lu le journal d’Andy Warhol, que je n’admire pas spécialement, juste parce que c’est rempli de potins pis de name-dropping…

Sam

François Blais