Descartes au Kébek

Il y a des phrases qui ne s'inventent pas. En 1670, Nicolas Poisson, un père oratorien, auteur de remarques sur la méthode de Monsieur Descartes, s'exclame: «Sa nouveauté méritait n'être enseignée que dans le Nouveau Monde!» Dans un ouvrage passionnant, qui déborde de renvois et d'indications sur trois siècles d'enseignement et de débats cartésiens au Québec et en Europe, Jean-François de Raymond nous montre que cette méthode fut non seulement accueillie et diffusée, mais qu'elle contribua à développer ce qui est devenu avec le temps un trait de la culture d'ici, la place cardinale de la philosophie dans la formation.

La passion de la nouveauté n'était peut-être pas la raison principale d'un accueil qui fut rapidement troublé par des débats très turbulents: s'agissant d'une société si profondément marquée par le christianisme, il était sans doute naturel qu'une philosophie qui se présentait presque comme une religion nouvelle vienne enflammer les esprits et servir de contre-modèle à la scolastique dont pourtant elle provenait si directement.

L'ouverture de ce livre présente une page d'histoire magnifique, dont l'emblème peut être repéré dans une voûte de la cour du Collège de Laflèche: d'un côté, on peut voir un bas-relief représentant Descartes, de l'autre, François de Montmorency Laval. De 1604 à 1612, René Descartes y avait été l'élève des Jésuites: il y reçoit un enseignement pénétré de scolastique, mais aussi une formation mathématique qui comptera pour beaucoup dans le développement de sa pensée. François de Laval le suivit de peu, puisqu'il y fut à son tour de 1631 à 1641.

Parallèlement, le Collège des Jésuites de Québec est fondé en 1635 par René de Gamache et le Grand Séminaire sera créé en 1663 par Mgr de Laval, qui le complétera en 1668 par le Petit Séminaire. Ces institutions, où oeuvreront des maîtres formés en France à la pensée de Descartes, accueilleront sa pensée et en favoriseront la diffusion. Plusieurs de ces professeurs de Québec furent des étudiants de Laflèche, notamment Jérôme Lalemant (1593-1673).

Jean-François de Raymond exagère-t-il en insistant sur la communauté de projet qui rapproche la fondation spirituelle de Mgr de Laval dans le Nouveau Monde et la nouveauté cartésienne exposée dans le Discours de 1637? Déjà Leslie Armour, historien des idées au Québec, considérait Mgr de Laval comme un cartésien. Les thèmes communs sont nombreux, mais l'accueil fut loin d'être unanime et ce livre en favorisera la discussion.

Une réception critique

Jusqu'à la chute de Québec en 1759, c'est sans interruption que l'enseignement de la philosophie hérité de la méthode de Laflèche sera l'objet de débats animés, de correspondances passionnées sur les enjeux de la métaphysique et de la nouvelle fondation des sciences, pour ne rien dire des preuves de l'existence de Dieu. Repris en 1765 au Séminaire, puis à partir de 1852, lors de la fondation de l'Université Laval, cet enseignement se heurtera à la montée du traditionalisme, alimentée par les courants ultramontains. Faire l'histoire du cartésianisme dans le Nouveau Monde, c'est donc retracer, surtout dans l'enseignement, mais aussi au XIXe siècle, dans les revues et journaux qui s'engagèrent dans ces débats, la pénétration des idéaux de rationalité qui ne pouvaient manquer d'entrer en conflit avec les positions autoritaires de la scolastique.

On sait aujourd'hui — surtout grâce aux études de Jean Luc Marion, qui prolongent sur ce point les travaux d'Étienne Gilson — comment la pensée cartésienne réconciliait en un sens sa propre innovation avec la tradition dont elle provenait. La tâche n'était cependant pas facile pour les Jésuites, dont le Ratio Studiorum balisait soigneusement l'introduction de la nouveauté: Descartes attendait beaucoup d'eux, comme le montre sa correspondance, et l'accueil des Pères de Laflèche fut partagé entre un enthousiasme sans bornes pour les questions générales et des réserves importantes sur des points particuliers.

J.-F. de Raymond restitue les débats qui marquèrent en Europe l'accueil de la pensée cartésienne, en particulier dans les milieux jésuites, et il étudie sa dissémination dans les institutions du Nouveau Monde, en dépit des contraintes de l'autorité scolastique. Il entre de ce point de vue en débat avec l'historien Yvan Lamonde, qui est ici le pionnier de ces études et qui évoquait une résistance assez hostile et tout au plus un transfert de méthodes, et plaide plutôt pour une transformation critique. C'est ce qui résulte d'une analyse comparée de la réception française et de la réception au Canada, en particulier au XVIIIe siècle. Les programmes des cours montrent en effet une certaine pénétration, malgré tous les filtres qui y furent appliqués, par exemple de la doctrine des idées innées ou du cogito, mais toujours dans un contexte critique. Descartes ne sera jamais une autorité, mais sa pensée devient néanmoins une référence qui force la discussion.

Rationalisme

Ce livre n'aurait pas été complet s'il n'avait fait une large part aux débats du XIXe siècle, et en particulier à la querelle de la certitude qui opposa l'abbé Odelin aux disciples de La Mennais. Période cruciale, qui intéressa la regrettée Louise Marcil Lacoste, ces décennies de débats sont analysées ici comme une phase importante dans l'attitude toujours ambivalente de la société québécoise à l'égard du rationalisme cartésien. C'est sur cette ambivalence que se clôt cette étude qu'il faut placer désormais à côté des travaux fondateurs d'Yvan Lamonde. Au moment où les professeurs de philosophie des collèges du Québec s'apprêtent à fêter le 21 novembre prochain, à l'occasion de la Journée mondiale de la philosophie, les 35 années d'enseignement de la philosophie dans le système collégial, ils trouveront dans ce livre matière à nourrir leur histoire et à soutenir leur engagement.

Descartes et le Nouveau Monde

Le cheminement du cartésianisme au Canada, XVIIe-XXe siècle

Jean-François de Raymond

Presses de l'Université Laval et Librairie philosophique J. Vrin

Québec et Paris, 2003, 333 pages