Le Grand Prix Québecor du Festival international de poésie change ses règles

Créé en 1984, l’annuel Grand Prix Québecor du Festival international de poésie de Trois-Rivières a dernièrement changé, discrètement, ses règles de candidature. Ce prix d’excellence pour une oeuvre poétique récente est devenu au fil du temps l’un des plus importants prix en poésie, auprès du Prix du Gouverneur général, entre autre à cause de l’appréciable bourse de 15 000 $ qui y est rattachée.

 

Jusqu’à l’an dernier, il fallait avoir publié trois ouvrages de poésie pour être, au quatrième livre, admissible au Grand Prix Québecor. Le conseil d’administration de la Fondation des Forges, responsable de l’organisation, a statué qu’il faudrait désormais avoir publié « plus de cinq ouvrages de poésie chez des éditeurs reconnus ».

 

« Il y a deux raisons, a expliqué en entrevue au Devoir le fondateur du Festival international de la poésie de Trois-Rivières, Gaston Bellemare. On a calculé en moyenne le nombre de titres publiés par ceux qui avaient déjà gagné. Michel Beaulieu [premier lauréat en 1985] l’a eu à son 35e livre. Un autre lauréat a reçu le prix à son sixième titre. On a choisi ce nombre, le plus bas, pour que le jury ne soit pas enseveli. Deuxièmement, quand on a commencé en 1985, un recueil comptait entre 125 et 200 pages. Aujourd’hui, c’est entre 60 et 90 pages. Ça prend deux livres d’aujourd’hui pour en faire un d’autrefois. »

 

Vraiment ? Si on se penche sur les lauréats antérieurs, on trouve pourtant autant de courts livres que de plus longs. Catégoriques un deux et trois(Les Forges)de Normand de Bellefeuille compte 76 pages. Décimations : la fin des mammifères (Les Forges) de Renaud Longchamps, 95. Noir déjà (Le Noroît) de Louise Dupré, 92, Ce que je suis devant personne, de Jean-Marc Desgents, un maigre 64 pages. Roger Des Roches et Élise Turcotte ont remporté le prix, à leur tour, avec des bouquins de 62 et 74 pages, Nuit, penser (Herbes rouges) et Sombre ménagerie (Le Noroît).


« C’est un prix d’oeuvre de maturité, pour reconnaître la qualité qui vient avec les années », a précisé Gaston Bellemare.

 

Miron l’immature

 

Pour Normand de Bellefeuille, deux fois lauréat, l’enjeu est ailleurs. « Je suis contre toutes les contraintes, dès le départ. Surtout en poésie. Toute contrainte est, à sa manière, un accommodement raisonnable. C’est vrai qu’il y a ce que certains appellent actuellement, un peu légèrement, une tendance au “jeunisme” en poésie : on voit beaucoup les auteurs de la relève dans les médias, et remporter les prix. Et c’est ben correct. C’est à leur tour, c’est tout. Ils ne nous volent rien et ont ce qu’ils méritent. » Lit-il le changement de règlement comme la réplique d’une génération ? Il ne craint pas de répondre oui.

 

Un autre poète estime que la décision est difficile à justifier. Préférant garder l’anonymat, il précise que ces critères excluraient les grandes oeuvres de Gaston Miron, Alain Grandbois, Anne Hébert et Saint-Denys Garneau. « L’ancien critère qui limitait la participation d’un auteur à partir seulement du quatrième livre tenait déjà du ridicule. Il semble qu’une génération s’accroche aux prix. Plusieurs poètes ont reçu deux fois le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie. Faut-il le leur donner une troisième fois ? Tout porte à croire que leurs chances s’accroissent avec le temps ! »

 

Reste une question, soulevée par cet « ajustement réglementaire » : veut-on vraiment commencer, à même le milieu, à mesurer la maturité poétique « au poids » et au nombre de pages ?

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