Paul Chanel Malenfant en eaux troubles

L’éditeur lui-même hésite à indiquer le genre du nouveau livre de Paul Chanel Malenfant, se demandant, à juste titre, s’il s’agit d’un récit, de fragments de fiction, de poésie en prose ou de vers libres. Tout cela à la fois, dirons-nous, et plus encore, entraînés que nous sommes, dès les premières pages, dans une apocalypse biblique qui, pourtant, nous permet d’accéder à l’intimité des principaux protagonistes qui sont aspirés par leurs désirs.

 

À aucun moment Malenfant ne cache l’influence d’Anne Hébert sur ses emportements lyriques. Ainsi reconnaît-on derrière le docteur David, Blue et Léonie des échos du célèbre triangle amoureux de Kamouraska, le docteur Nelson, Élisabeth d’Aulnières et Antoine Tassy, à cette différence près qu’on a affaire ici à deux femmes et à un homme et que ce dernier est bisexuel, si on veut. N’empêche que la tension sexuelle et neurasthénique des deux oeuvres est sensiblement parente. De même, la très belle scène de la noyade (rêvée ?) de Léonie-de-grands-vents évoque la dérive océane d’Olivia de la Haute Mer des Fous de Bassan, toujours d’Anne Hébert.

 

Mais il y a infiniment plus ici que ces parentés lancinantes. Car le personnage principal du livre de Malenfant, intense et très fort, c’est la langue. C’est le plaisir poétique poussé jusque dans ses excès assumés. L’auteur, comme l’un de ses personnages, « aime les mots, l’eau à la bouche des mots, ce goût de l’encre sur les lèvres, leur saveur sonore sur le bout de la langue. Les mots sont des pierres précieuses ». En effet, comment ne pas en être convaincu lorsqu’on surprend Blue, rêvassant, qui « ouvrit la porte d’une chambre lointaine et vit deux beaux accords de musique endormis sur le mur, comme deux lézards » ?


Prose fiction

 

Tout le livre est de cette même eau, soumis à une poésie sensuelle voguant entre la narration poétique et les poèmes en vers libres, transcendant les genres afin de sauter dans le descriptif le plus obstiné, avec une délectation matérielle et bachelardienne. Nous nous immisçons avec le poète dans une histoire de désirs, le docteur David étant convoité par Blue et sa soeur Léonie, et attiré par le trop beau James Dean, lui-même proche de la prostituée Laetitia Bonheur. Mais il y a aussi, influence proustienne, le temps qui fait tout sombrer : « Il était sept heures dans la maison de Pointe-au-Père, l’horloge, dans le corridor, venait de sonner sept coups assourdis par la touffeur des fougères. C’était là du temps absolu, sans suite logique ni nécessité, un temps sans événements fait du battement alternatif entre des moments fragiles et des instants aigus. Un temps sans passé ni avenir coïncidant, palimpseste, avec la pensée immémoriale des personnages ici rassemblés. »

 

Insistons sur le fait que c’est un livre de poète, poète qui aime se repaître des images et des audaces linguistiques, qui propose un condensé de sa manière et de ses propres images fondatrices. Le livre est très beau, difficile même pour qui n’aimerait pas les splendeurs profuses, mais qui donne ce plaisir rare d’une écriture raffinée, extrêmement jouissive et qui, à elle seule, tient le pari de la fiction.

 

Collaborateur