Régis Jauffret: un nouveau roman-réalité qui fait jaser

Dominique Strauss-Kahn, lorsqu’il a été arrêté à New York en mai 2011, soupçonné du viol d’une femme de chambre du Sofitel.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jewel Samad Dominique Strauss-Kahn, lorsqu’il a été arrêté à New York en mai 2011, soupçonné du viol d’une femme de chambre du Sofitel.

« Chacun perçoit les événements depuis sa fenêtre », écrit Jauffret dans un roman audacieux et truculent, sans réserve pour ses acteurs. Retour sur une affaire survenue au Sofitel de New York, paraphrase authentifiée par la poursuite en cours d’un Dominique Strauss-Kahn (DSK, maintenant trop connu) qui l’estime diffamatoire.

Quand l’écrivain Truman Capote publia In Cold Blood (De sang-froid, Gallimard) en 1966, il venait de faire basculer le journalisme d’enquête dans une vision sociale, anthropologique, du fait divers. Qui cherchait à comprendre l’inimaginable d’un quadruple meurtre de fermiers resterait aux prises avec des questions lancinantes. Plaie ouverte, ce puits sans fond n’a cessé de se creuser, car ce que la littérature pointe déjoue les lois et la raison.

 

Par sa fréquentation des deux meurtriers et leur pendaison, à laquelle il assista, Capote acheva sa description des faits, non sans une peine indicible : son livre renvoyait dos à dos la cruauté de deux hommes et celle qui les jugeait. Si proche d’un des voyous, en tant qu’écrivain il menait un combat pour explorer une situation.

 

Régis Jauffret n’est pas le premier à suivre une telle visée : saisir ce qui ne se peut pas. Dans ce réalisme littéraire — qu’on pense à Emmanuel Carrère — qui vise tant la guerre que les crimes, il aborde l’actualité en tutoyant l’histoire. Avec ses éditeurs, coûte que coûte, il publie.


Poursuites

 

Or le retour des vivants n’est pas long. Avec Sévère (2010), sur l’assassinat du banquier Édouard Stern par sa maîtresse lors de jeux sado-maso, puis Clautria (2012), sur la séquestration 24 ans durant d’une jeune Autrichienne par son père, Jauffret avait appris que, dans les drames réels, les individus ciblés par des livres exigent parfois des comptes. La justice fut saisie et, forcément, on s’arrangea entre parties.

 

Qu’en sera-t-il cette fois ? Car c’est à un sujet copié de l’affaire DSK que Jauffret s’attaque dans La ballade de Rikers Island. On connaît tous l’histoire du Sofitel de New York, en mai 2011, une vilaine histoire de sexe, hyper médiatisée, entre un homme politique et une femme de chambre, qui se solda par la chute de l’un, un non-lieu judiciaire et un règlement financier avec l’autre, en décembre 2012.


Vérité et fiction

 

C’était hier à peine. De DSK, homme public toujours en carrière, la loi n’autorise pas à tout dire. Inversement, la curiosité de Jauffret pour le ratage spectaculaire du président d’une institution financière internationale et d’un conseiller politique le pousse à exploiter ce fait peu banal. Résultat : un fantasme, du réel transcendé, et une littérature ouverte aux médias de masseà la manière de Michel Houellebecq. Qu’en est-il donc de la vérité dans la fiction ?

 

Faute d’être juge, lisons. Nous connaissons déjà l’histoire. L’auteur y relie des continents autour de trois figures fortes : la France de Lui, l’Amérique d’Elle et l’Afrique d’une certaine Nafitassou. Seule la troisième personne est nommée, tandis qu’Il et Elle, sur la scène romanesque des moeurs et de l’opinion, émanent du vraisemblable, du possible, des témoignages livresques, des interviews et des papiers journalistiques abondamment illustrés.

 

Rien que de l’écriture, des points de vue, du ressenti. Avec panache, l’écrivain déploie son style épique, sa gouaille rabelaisienne et son sens critique, son ironie sévère et drolatique dans la tradition française. De Capote, donc, fort peu, car Jauffret n’a rencontré aucun des acteurs réels. C’est au plus un excellent scénario, du côté de Complot contre l’Amérique (Gallimard, 2004) de Philippe Roth pour l’invention, riche de canulars qui font penser. Le tout fait un roman bien bâti, avec une langue alerte, graveleuse et surtout moqueuse.

 

Où est la vérité ? Il y a un voyage réel de Jauffret au pays de Nafitassou : l’enquête ne débouche sur rien, sinon sur une Afrique corrompue et misérable. Des moeurs décalées de ce qu’on attend de nos dirigeants ? Jauffret a bien une morale, romançant avec son insistance dégoûtée sur des actes privés, largement médiatisés. Mais pas d’enquête véritable. Il se contentera d’affirmer laconiquement en exergue : « Le roman, c’est la réalité augmentée », principe admis.


Des portraits impitoyables

 

Lire, donc. De Lui, ce prétendant reconnaissable à la présidence d’un grand État : « Tombé des cintres, son pénis était devenu un Donald sans pattes qui couinait, furieux de l’outrage infligé à son oncle avide. Il était temps de baisser le rideau, mais c’était le canard qui saluait comme un pantin, récoltant les applaudissements d’une salle bondée de ministres intègres. » Un guignol, un pauvre hère des temps modernes, un loup édenté que la foule déchire de sa lapidation verbale.

 

D’Elle, femme stoïque : « Mieux valait accepter l’exhibition inéluctable. Se laisser montrer, disséquer, archiver de bonne grâce. Collaborer, devenir complice de la destruction de son intimité, cette notion dépassée, perdue, et tout le monde de se cramponner à son lopin de for intérieur déjà dans le domaine public. L’humanité continûment autopsiée, et malgré tout demeure cette sensation d’exister à chaque instant renouvelée, différente, mouvante, fulgurante, et le temps de parvenir au coeur jumeau du monde ç’en sera déjà une myriade d’autres que l’on aura été. » Une héroïne de la bonté sacrifiée, dans une aura de compassion et de plaidoyer.

 

Du milieu africain de Nafitassou : « La première Peule à être mondialisée, une égérie, un symbole, et chacun de la tirer à soi […] un avatar du fantasme de l’Africaine toujours prompte à s’agenouiller devant le maître qui sommeille dans les tréfonds de l’Occidental pour mieux l’accuser par la suite […] tandis que le gogo purge soixante-dix années de masturbation sous le regard dégoûté du personnel pénitentiaire. » On croirait lire la plume emballée de Bernard-Henri Lévy devant les bidonvilles de Lagos. Un BHL, soit dit en passant, qui a soutenu DSK après son arrestation. Chez Jauffret, l’Africaine demeure insaisissable.


Payer pour la liberté d’expression

 

Du narrateur reporter aventurier, qui se qualifie d’« une ironie de bazar » : « J’avais atteint le Graal après lequel j’avais couru. Les lieux gardent parfois l’empreinte de ceux qui en sont partis. » Les faits sont consommés, tandis que le réel, inatteignable sinon dans l’ordre imaginaire, verse du côté des mythes et légendes.

 

Christine Angot, Lionel Duroy, Nicolas Fargues, Patrick Poivre D’Arvor et Marcella Iacub (parlant elle aussi de DSK) ont appris à leurs dépens que toutes « vérités » — qu’elles soient privées ou diffamatoires — ne sont pas bonnes à dire. C’est le prix que paie cette littérature désacralisée : la loi balise la liberté d’expression. Si nos croyances ont changé, les puissants le demeurent. Mais la morgue d’un écrivain sert-elle la réalité ?

 

Collaboratrice

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