Un anarchisme raisonnable est-il possible ?

L’anarchisme passe souvent pour la doctrine de pirates masqués qui brandissent le drapeau noir et ne se lassent pas de fracasser des vitrines. Voilà qu’un observateur distant du mouvement, James C. Scott, politologue et anthropologue de la prestigieuse Université Yale, se permet de publier Petit éloge de l’anarchisme. Il pousse l’originalité jusqu’à montrer que c’est la petite bourgeoisie qui incarne l’insubordination nécessaire au progrès social.

 

Non violent, l’intellectuel américain n’adhère d’aucune façon à l’anarchisme systématique et préconise seulement « un certain regard anarchiste ». Il estime pourtant que les radicaux du Black Bloc, en orchestrant le saccage et l’affrontement avec la police lors du sommet de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999, n’ont pas commis une insolence inutile.

 

Sans l’attention médiatique que ces marginaux ont suscitée, on peut croire, comme Scott, que le mouvement altermondialiste, essentiellement pacifique, serait « presque passé inaperçu ». L’essayiste a l’intelligence de faire sien le jugement émis en 1904 par Rosa Luxemburg, selon lequel les erreurs de la spontanéité révolutionnaire sont « plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur “comité central” » d’un groupe progressiste structuré.


De l’urbanisme à l’anarchisme

 

Mais, à la différence de cette marxiste libertaire, il estime que la petite bourgeoisie, par son esprit d’initiative, a, encore plus que la masse des travailleurs salariés, le pouvoir de rendre la société plus égalitaire en ébranlant l’ordre institutionnel. Sur qui s’appuie-t-il pour soutenir ce que plusieurs verront comme une énormité ?

 

Sur Jane Jacobs, qui a révolutionné l’urbanisme en établissant que l’harmonie et la prospérité d’un quartier ne reflètent pas l’esthétique rigide et planifiée des urbanistes conventionnels mais un désordre apparent. Ce prétendu chaos, explique Scott, est, comme la mise en page d’un bon journal, le fruit d’un agencement complexe, subtil, et non d’un laisser-aller.

 

Selon lui, la petite bourgeoisie représente « une précieuse zone d’autonomie et de liberté au sein de systèmes étatiques de plus en plus dominés par de grandes bureaucraties publiques et privées ». Avec clairvoyance, il considère qu’elle se rapproche ainsi de « la sensibilité anarchiste ». Son inspiratrice, Jane Jacobs, n’a-t-elle pas décelé, dès 1961, dans la classe moyenne des grandes villes américaines, des préoccupations sociales, voire revendicatrices, que l’on dirait aujourd’hui « citoyennes » ?

 

Enfin, pour renverser le culte de la quantification qui, d’abord en Amérique du Nord, opprime la recherche universitaire, Scott s’appuie sur cette pensée lumineuse d’Albert Einstein : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément. » L’anarchisme réfléchi ne serait-il pas, au fond, un combat sans merci pour détacher l’illusion de la réalité ?

 

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