Le roman olympique de Nadia Comaneci

Alors que s’ouvrent les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, un remarquable roman biographique radiographie le troublant parcours de la plus célèbre olympienne de l’histoire moderne.
Photo: Staff/EPU/AFP Alors que s’ouvrent les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, un remarquable roman biographique radiographie le troublant parcours de la plus célèbre olympienne de l’histoire moderne.

Alors que s’ouvrent les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, un remarquable roman biographique radiographie le troublant parcours de la plus célèbre olympienne de l’histoire moderne.

 

Incarnation de la perfection gymnique aux Jeux olympiques de Montréal en 1976, la Roumaine Nadia Comaneci était-elle une petite fée pleine de grâce ou un robot communiste martyrisé ? Chanteuse et romancière française qui a passé une partie de son enfance dans le pays de Ceausescu, Lola Lafon explore brillamment cette question dans La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), une oeuvre puissante et bouleversante, qualifiée de « roman en or de cette rentrée » par la critique du Figaro.

 

Rêve ou cauchemar, donc, que l’histoire de cette gamine de 14 ans et de 40 kg qui, chez nous, il y a presque 40 ans, défiait les lois de la pesanteur et rendait gaga le monde entier ? Rêve trouble, suggère Lafon, parce que, derrière la beauté des gestes (que YouTube permet de revoir), derrière le petit justaucorps blanc, le ruban rouge dans les cheveux et la petite fille à la poupée se trouve le parcours d’une enfant soumise à un régime spartiate fait de privations alimentaires, d’entraînements à l’intensité délirante, de surconsommation de médicaments, de blessures chroniques et de soumission à un système politique dictatorial. Nadia, en 1977, a voulu se suicider quand la puberté, qu’elle considérait comme une maladie, s’est emparée de son corps pour faire une femme de l’écureuil gracieux qu’elle était jusque-là. « Le charme est rompu », écrivaient déjà les journalistes occidentaux.


Mentir vrai

 

Est-ce si simple, cela dit ? A-t-on juste affaire à une autre histoire d’enfant sportif exploité et jeté aux ordures à l’heure du déclin ? Le roman de Lola Lafon, solidement documenté mais persillé de fiction, nous amène pourtant beaucoup plus loin, grâce à une géniale mécanique narrative.

 

Conçu comme un grand reportage sportif plein de vérité et de poésie, rédigé au présent de l’indicatif, qui magnifie les exploits gymniques de Nadia en les recréant dans un style lyrique et bousculé, le roman intègre aussi des échanges imaginés entre la narratrice et la gymnaste elle-même, échanges qui viennent jeter un nouvel éclairage sur la trame documentaire principale. Nadia, en d’autres termes, lit le roman à mesure qu’il s’élabore et le nuance ou le conteste. Par cet ingénieux procédé, Lola Lafon pratique, d’une brillante manière, ce que Kundera a appelé un « art de l’essai spécifiquement romanesque », et en fait un art de l’enquête spécifiquement romanesque.

 

Dans ces échanges, Nadia, toujours volontaire, refuse de se plaindre et critique les clichés occidentaux sur le monde communiste. J’aimais, dit-elle, le danger et j’aimais que Béla Károlyi, mon entraîneur, nous incite à être casse-cou plutôt que jolies. Les gymnastes occidentales, ajoute-t-elle, soumises à la pression de l’argent, supportaient pire encore. Oui, c’est vrai, j’ai servi à vendre le communisme, mais, note-t-elle avec ironie, « en revanche, les athlètes français ou américains, aujourd’hui, ne représentent aucun système, n’est-ce pas, aucune marque !!…».

 

Et la souffrance des Roumains sous le communisme ? « Ça va vous choquer, dit-elle, mais il y avait aussi une sorte de… joie, dans les années 1970 », « on était ensemble », on s’entraidait, on s’organisait. Et qu’en est-il de la surveillance maniaque qu’exerçait la Securitate, l’omniprésente police secrète qui harcelait notamment Nadia et son entraîneur ? Je ne minimise rien, réplique la Nadia du roman, mais, justement, « je n’arrive pas à comprendre comment les gens, aujourd’hui, peuvent souhaiter être localisés en permanence avec leur iPhone ».


Un portrait saisissant

 

Dans la vraie vie, Béla Károlyi a fait défection en 1981, à la faveur d’une tournée américaine de Nadia. Cette dernière fera de même, en 1989, deux semaines avant le renversement du régime Ceausescu, avec l’aide d’un douteux compatriote exilé qui l’exploitera. Certains accuseront la gymnaste d’avoir quitté le pays par crainte de représailles, étant donné qu’on la soupçonnait d’accointances avec le régime, sous prétexte que le fils du dictateur en avait fait sa chose. L’affaire est nébuleuse. Lola Lafon, qui retourne sans complaisance toutes les pierres pour découvrir ce qu’il y a dessous, trace en tout cas un portrait saisissant d’un régime aux abois, dirigé par un psychopathe, finalement renversé en décembre 1989.

 

La Nadia de Lola Lafon, fascinante de détermination et de complexité, sans pleurer sur la chute de la dictature, veut demeurer fidèle à son passé. « Je suis, dit-elle, le produit de ce système-là. » Elle est passée à l’Ouest, mais garde une nostalgie de son spectaculaire parcours à l’Est. J’ai presque tout voulu de ce que fut mon histoire, semble-t-elle dire, en essayant du même souffle de s’en convaincre elle-même, comme bien des athlètes qui souffriront à Sotchi essaieront de se persuader que seule la liberté les anime. Ce bouleversant roman, d’une rare puissance, nous impose de mettre en doute ce cliché et tous les autres.

 

Collaborateur


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Nadia Comaneci en six dates

1961 Naissance le 12 novembre à Onesti, dans l’est de la Roumanie. Sa mère choisit son prénom en référence à l’héroïne d’un film russe qu’elle a regardé pendant sa grossesse. Nadia est un diminutif de Nadiejda, qui signifie « espoir ».

1968 Début de la fréquentation du club de gymnastique de Béla Károlyi, qui sera son entraîneur, avec intermittence, jusqu’à ce qu’elle prenne sa retraite de la compétition en 1981.

1971 Première participation à une compétition internationale à l’occasion d’une rencontre Roumanie-Yougoslavie. Elle s’y illustre.

1976 Obtention d’un score de 10 aux barres asymétriques aux Jeux de Montréal, le 18 juillet, un précédent dans l’histoire olympique. Six autres notes parfaites suivront, en route vers cinq médailles, dont trois d’or.

1996 Mariage avec l’ancien gymnaste américain Bart Conner le 27 avril, avec lequel elle s’est établie aux États-Unis. Le couple a un fils né en 2006.

2003 Publication en décembre de Letters to a Young Gymnast (Basic Books), à la fois récit autobiographique et réponses aux questions qu’on lui a posées à propos de sa carrière sportive.


Par Jean Dion




2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 9 février 2014 17 h 21

    Sourires

    Ce n'est pas vrai qu'elle ne souriait jamais. Juste sur ces 2 extraits, on la voit sourire à quelques reprises. Et son ruban n'était pas toujours rouge.


    Celles qui sourient tout le temps, comme en Occident, ne sont pas très rassurantes non plus...

  • Nicole Bernier - Inscrite 11 février 2014 07 h 28

    Tous ceux qui ne sont pas capables de faire la part des choses entre le positif et le négatif d'un choix de carrière ou d'un choix de vie...

    entretiennent plein de fausses croyances.... Ceux qui parviennent au sommet de leur choix en art, en politique, en sport ou dans le monde de l'économie doivent savoir concilier leur ambition avec les contraintes et les opportunités du système dans lequel ils vont performer...

    Une affirmation de la sorte:
    " J’ai presque tout voulu de ce que fut mon histoire, semble-t-elle dire, en essayant du même souffle de s’en convaincre elle-même, comme bien des athlètes qui souffriront à Sotchi essaieront de se persuader que seule la liberté les anime. "
    démontre clairement que l'auteur de cet article ne comprend absolument pas comment l'individu est toujours inscrit dans un système et que le gagnant est celui qui est capable d'articuler tout son potentiel dans un contexte où il ne contrôle pas les règles du jeu.

    Un leader qui contrôlerait le système serait une pure déification de l'humain.