Sur la route

« Cest l’histoire d’un homme qui veut revoir son père », nous annonce une phrase en exergue, résumé lapidaire qui contient à la fois le début et la fin du roman. Mais des milliers de kilomètres, pas forcément en ligne droite, vont séparer ce point de départ et la destination finale.

 

Un homme un peu zombie, mécanicien dans une raffinerie de l’Ouest canadien, abruti par le travail (« dix heures par jour, sept jours par semaine ») et par son existence de solitaire depuis que sa blonde a levé le camp, décide de retourner dans l’Est pour aller s’occuper de son vieux père, qu’il n’a pas vu depuis des années et qui n’a plus toute sa tête. Pour racheter quelques erreurs et « défier le passé ».

 

Dans une auto qui n’est plus très jeune, mais dont la mécanique simple le rassure, le narrateur du premier roman de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres, jette ses coffres à outils et quelques sacs remplis de ses maigres possessions. Et dans la chaleur caniculaire, tandis que les kilomètres défilent, le conducteur fend l’air, attentif à la moindre réaction de sa bagnole, tendant l’oreille « vers le claquement des pistons, un peu comme les gens inquiets sont à l’écoute des battements de leur coeur ».


Fin du monde

 

Mais des pannes majeures d’électricité paralysent une grande partie du pays. La sécurité devient un peu partout problématique. Se ravitailler est forcément de plus en plus difficile, l’essence se raréfie et se vend à prix d’or. Et si les économies du narrateur fondent à vue d’oeil, sa motivation à continuer sa route, elle, ne se tarit pas.

 

Il prendra à bord une fille en fuite et un homme bavard, passagers qui tantôt le freinent ou le poussent en avant. Des villes à l’abandon, des communications coupées, des milices improvisées, une atmosphère de guerre civile : partout plane le danger, qui peut prendre n’importe quelle forme. Même celle des hallucinations, résultat des nuits sans sommeil, de la peur et du manque.

 

Chronique kilométrée d’une fuite en avant, road trip sombre teinté de cauchemar, Le fil des kilomètres distille une atmosphère de fin du monde qui pourra faire penser par moments à La route de Cormac McCarthy.

 

L’écriture de Christian Guay-Poliquin, qui carbure avec un dosage équilibré de poésie et de réel, parvient à injecter une tension permanente dans cette histoire marquée par la perte. Perte de mémoire, perte d’argent, perte des repères et de la conscience. Si le recours à la mythologie — le labyrinthe, le minotaure — semble un peu plaqué, ces passages contribuent à rendre le propos plus dense. Intéressant.

 

Collaborateur