Au royaume des ouvrages interdits

Cette bible de 1565 préfacée par le réformiste Jean Calvin est l’une des premières publiées en français.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Cette bible de 1565 préfacée par le réformiste Jean Calvin est l’une des premières publiées en français.

Québec — On pourra les reluquer et parfois même les tâter un peu — avec des gants. Des contes érotiques de La Fontaine à l’Encyclopédie de Diderot, les livres frappés d’interdit de la bibliothèque du Séminaire de Québec font l’objet d’une visite intimiste au Musée de l’Amérique francophone, du 6 au 9 février.

Le premier ouvrage interdit saute aux yeux. Non seulement par son aspect massif, mais aussi par les restes d’un ancien loquet à moitié arraché, comme un secret éventré. C’est une bible de 1565, à la reliure qui suinte l’histoire. Mais préfacée par le réformiste Jean Calvin, le livre sacré est passé moribond, relégué aux oubliettes de l’histoire, sur les rayons de la bibliothèque ecclésiastique de la colonie canadienne-française. Un oubli qui lui a probablement permis d’exister encore aujourd’hui.

 

« Cette bible est fascinante pour plusieurs raisons, en commençant par sa facture, explique avec passion Pierrette Lafond, archiviste aux Musées de la civilisation et spécialiste des livres anciens. La cote Index apparaît, et elle fait partie de la première génération de bibles publiées en français. » Car à l’époque, le latin domine encore. L’Église catholique l’exige, notamment pour prémunir le commun des mortels des passages moralement dégradants. « Il n’y a pas plus érotique que l’Ancien Testament », note Mme Lafond.

 

Mais surtout, cette bible est imprimée par Henri Étienne, « qui appartient à une dynastie exceptionnelle d’imprimeurs français », indique-t-elle. Érudit, formé par le même précepteur que le roi Henri II, l’imprimeur avait embrassé la religion protestante alors naissante. « Il a eu des démêlés épouvantables avec la Faculté de théologie de l’Université de Paris, qui était à l’époque responsable d’imposer la censure sur le territoire français. »

 

C’est que la publication de cette bible survient en pleine chasse aux protestants, dix ans après le concile de Trente, qui les déclarait hérétiques. C’est pour mener cette lutte que le pape met en place la congrégation de l’Index, chargée d’examiner les livres et de dresser la liste des titres proscrits, l’Index Librorum Prohibitorum.

 

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, même au Québec « il y a eu des censures punitives extrêmement violentes », note l’archiviste. C’est le concile Vatican II, dans les années 1960, qui a aboli l’Index. « Mais la censure ecclésiastique est encore présente. Et que dire de la censure économique, technologique, de l’autocensure du politically correct ? Hypothétiquement, notre société contemporaine permet la liberté d’expression, mais celle-ci a certaines limites. »

 

Rare corpus

 

Une dizaine de livres (et deux tableaux également interdits) ont ainsi été sélectionnés pour une incursion intimiste dans l’Enfer, cette section de la bibliothèque ancienne du Séminaire de Québec qui réunit les livres mis au secret de l’histoire. Cette collection constitue un des rares corpus de livres censurés qui existent encore dans une bibliothèque au Québec. Elle compte au total près d’un millier de documents (livres, brochures, mandements), datant du XVIe au XXe siècle.

 

Aux ouvrages religieux s’ajoute la censure des ouvrages scientifiques comme l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont la bibliothèque du Séminaire détient les 17 volumes de textes et 11 volumes de planches de la toute première édition. « Diderot, qui a voulu recenser tout le savoir humain (l’art, la technique, la science et les métiers), s’inscrit en rupture totale avec les modes de pensée de l’époque, qui répondaient aux dogmes, souligne Mme Lafond. Ici, c’est la raison qui le guide. » Plus rares, les romans à caractère érotique font aussi partie du lot secret, comme les Contes de Jean de La Fontaine, « où la cigale et la fourmi ne font pas que chanter tout l’été ».

 

Tous portent les traces du censeur : affublés d’une cote de l’Index, certains livres sont annotés afin d’en « corriger » le contenu, d’autres sont carrément caviardés, voire excisés.

 

La visite se fait par petits groupes dans la salle de consultation de la bibliothèque et dure 40 minutes, sous l’égide de l’archiviste Juliette Delrieu et de Pierrette Lafond. « L’enfer, c’est elle ! », plaisante Michel Côté, le directeur général des Musées de la civilisation au sujet de cette dernière. Entrée pour la première fois dans la bibliothèque ancienne en 1995, elle avait demandé à la blague où était la section Enfer au prêtre du Séminaire. Elle l’a trouvée, et en est depuis « absolument fascinée ».

3 commentaires
  • Serge Fournier - Abonné 5 février 2014 08 h 44

    Fascinant...

    Cet article, ces photos sont fascinants. Tout un pan de l'histoire du Québec, tout un pan de nos histoires familiales (la nôtre, en tous les cas) ont été occultés par la volonté des élites canadiennes-françaises, c'est-à-dire catholiques, de cacher nos ascendances protestantes. En effet, plusieurs des premiers colons, comme notre ancêtre Jacques Baudouin, étaient protestants mais devaient le cacher et se convertir officiellement au catholicisme (peut-être comme les Marranes en Espagne et au Portugal) s'ils voulaient avoir le droit de vivre en Nouvelle-France.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 5 février 2014 10 h 50

    Il me tarde de m’y rendre…


    Ajoutons de plus, qu’incapable de contenir la prolifération des ouvrages jugés contraires à la foi, l’orthodoxie catholique répondra en contre-offensive en utilisant la même arme que leurs adversaires, l’imprimerie.

    Il échoira à la Faculté de théologie de l’Université de Paris, en une sorte de triumvirat avec l’appui du Parlement et l’assentiment royal, de publier en 1544 le premier index des livres interdits ouvrant ainsi l’ère de la censura «repressiva» contre les ouvrages jugés «mal sentans de la foy».

    Il est bon de savoir également que des censeurs très imaginatifs dressèrent des listes selon trois classes ou catégories.

    1ere classe: Auctors primae classis, i.e. tous les ouvrages, même inoffensifs, d’un auteur reconnu comme s’étant détourné de l’Église romaine; 2ième classe: Certorum auctorum libri prohibiti, i.e. les ouvrages précis d’un auteur désigné; 3ième classe: Auctorum incerti nominis libri, i.e. les ouvrages dangereux pour la foi et dont l’auteur était inconnu, en d’autres termes les ouvrages anonymes. Enfin une autre catégorie parallèle, les ouvrages expurgés (caviardés) selon les instructions des évêques.

    Pour taire l’hérétique, ou à défaut de ne pouvoir l’atteindre, on s’acharna sur sa production littéraire. Le censeur avait tout du bourreau : expurgés, mutilés, lacérés, brûlés, emprisonnés sous clefs dans des enfers, les livres subirent les mêmes outrages.
    Jeanne Mance Rodrigue

  • Marc Bergeron - Inscrit 5 février 2014 23 h 02

    Encore aujourd'hui demeure dans l'ombre

    "Mais la censure ecclésiastique est encore présente. Et que dire de la censure économique, technologique, de l’autocensure du politically correct ?" On ne le dira jamais assez haut et fort. Copier certains textes offrirait la possibilité de financement pour l'entretien de ces précieux documents.