Chez les Gitans: Django et flamenco

Manuel El Negro et Folles de Django sont deux romans empreints de l’esprit du flamenco et de sa fureur.
Photo: Agence France-Presse (photo) Michal Cizek Manuel El Negro et Folles de Django sont deux romans empreints de l’esprit du flamenco et de sa fureur.

Il existe des milliers de cadences et de couleurs gitanes. Difficiles à rendre, tant elles électrisent ! Comment les artistes gitans font-ils un tabac avec leur vertige sur les plus grandes scènes ? Voici deux livres qui éclairent l’apogée du flamenco, ses danseurs et ses musiciens.

 

Rares, et d’autant plus appréciables, sont les romans inspirés par la danse et la musique. Leur exaltation déconcerte et exalte, tant ces arts immémoriaux vous saisissent par les yeux et les oreilles au-delà des mots. Pauvres plumes inaptes à dire la provocation colérique dansante, l’ensorcellement alcoolisé des notes tambourinées sur un manche de guitare ! Le duende, feu sacré et secret du clan gitan, balaie les phrases.

 

Or c’est aux Tziganes, avec leurs chants, leurs guitares, leurs banjos, leurs violons ou leurs accordéons, et leur danse flamenca, la rébellion des bulerias enflammant des corps électriques, que deux romans originaux, aussi peu prétentieux que touchants, prêtent attention. Du flamenco, ceux-ci rejoignent les escarbilles et les braises rouges.

 

David Fauquemberg a choisi de raconter cet univers de feu, prisé par les grands seigneurs andalous, dans Manuel El Negro. Les amis du narrateur sont des monstres de la scène, sortis de tavernes inconnues et portés au pinacle international. Alexis Salatko, quant à lui, évoque le parcours du grand musicien Reinhardt dans Folles de Django. Comment éviter que ces balafrés inquiétants ne vous tirent des larmes ? Django ne joua-t-il pas avec le grand Duke Ellington ?

 

Danser comme des dieux

 

Entrons dans la danse avec Fauquemberg, écrivain traducteur, grand voyageur : ses deux premiers livres (sur les Aborigènes australiens et sur un boxeur cubain) ont été primés. Il faut suivre maintenant son enquête de chant et de sang sur les Gitans de la scène madrilène, avec Melchior, guitariste non gitan, dans les bars à vin de Jerez, aux tablaos villageois. Baigner dans l’atmosphère inouïe, l’ambiance galvanisante des soleá, la passion communicative des joueurs et danseurs de cante jondo !

 

L’auteur s’est laissé étourdir durant des nuits sans trêve, avec ces Manuel, Rocío et Paco exhalant leur mentalité torride et nocturne. Il y a l’alcool, l’inspiration enthousiaste, entendez divine, les corps nerveux, secs, enfiévrés, les contorsions explosives, le tempo claquant, les frissons provocants, « l’aimantation terrestre » : des mots d’amour fusent d’invincibles excès, et le désir de vivre touche au zénith.

 

La farruca est un de leurs chants ; qu’on entende « farouche » dans ce mot, qui signifie « très sûr de soi »… «Les Gitans vous diront qu’on ne peut rien comprendre au flamenco avant de s’être emborraché huit cents nuits avec ceux qui savent… Il faut passer sa vie à courir les juergas ; c’est dans ces réunions que le chant, spontané, rend toute sa saveur. » À tue-tête, voix rompues, corps brûlés, le flamenco vous grisera d’une ville à l’autre, « chant terrible, de grande antiquité […] cette manière d’Orient de jouer avec le ton sans jamais l’épouser » ; art des cinglés du barrio, art mâle, vous dira l’auteur qui n’en est pas revenu d’avoir été caressé par des yeux de femmes au regard de poignard.

 

Pour le métissage de la souplesse de son style avec teintes et nuances, signalons que Fauquemberg a traduit le Canadien Robert Hunter chez Gallmeister et publié plusieurs guidesGéosur l’Espagne.

 

Un prodige manouche

 

Django Reinhardt est mort il y a 60 ans. Alexis Salatko retrace sa vie, sa carrière, rencontrant ses amis, tous fervents de sa musique manouche. Il fait la part belle à la présence de Maggie Kuipers, une de ses égéries qui fut aussi une résistante, tuée par les nazis.

 

Ce récit-là rend surtout hommage au guitariste belge de génie, autodidacte installé à Paris, qui avait perdu trois doigts dans un incendie de sa roulotte. Stéphane Grappelli, Marcel Cerdan et Django Reinhardt, un sacré trio dans l’imagination ! Le roman invente ce qu’aucune mémoire matérielle n’a capté. Pourtant, ces rois de la scène se sont bel et bien trouvés et admirés. Et il n’aura fallu qu’un Cocteau pour introduire Django au Tout-Paris entiché de jazz.


Collaboratrice