Geneviève Desrosiers, la lumière indélébile

Photo: Famille Desrosiers

« Ce qui force la vie, c’est que la lumière est indélébile », a écrit avant de mourir trop jeune la poète d’un seul livre, Geneviève Desrosiers. Nombreux seront nos ennemis, publié à titre posthume en 1999, est depuis un cas particulier, un petit livre culte — 53 « vraies » pages, complétées de fragments et de lettres. Une poésie qu’on se fait mettre dans les mains par un libraire allumé ou lors d’une soirée de lecture. Des vers qu’on parcourt sans savoir qu’il y a là risque de contagion. Plusieurs l’ayant lu adoptent le bouquin, le donne comme un secret, le rachète parfois ainsi six ou dix fois — j’en suis. Portrait d’un épiphénomène.

 

L’éditeur de la petite maison L’Oie de Cravan, Benoît Chaput, est tombé par hasard en 1997 sur un poème de Desrosiers, scotché au mur chez une amie commune. C’était Nous, seul poème qu’aura finalement publié Desrosiers de son vivant, dans la revue Arcade. « Nous donnerons des perles aux cochons, des sous aux pauvres, de l’alcool aux alcooliques, des baisers aux amoureux, de la viande aux chiens, des poissons aux oiseaux et du blé aux assassins. / Nos amis ne nous quitteront plus », y lit-on. Coup de foudre. « J’ai capoté », se remémore l’éditeur en entrevue. Il entre en contact avec la famille et, du même élan, en leur deuil : Desrosiers est décédée accidentellement quelques mois plus tôt, en mars 1996, à 26 ans.

 

Elle laisse une boîte emplie de « beaucoup de poèmes en vrac, pas terminés, des travaux ». Avec une des soeurs, Julie Desrosiers, l’éditeur fouille et trie. « On a gardé ce qui nous semblait digne. Il y en a plein, des fragments, qui n’ont pas été et ne seront pas publiés. On n’a rien, rien changé. Dans le matériau qu’on avait, des choses se répétaient : des phrases qu’on retrouvait dans les lettres, les poèmes, les fragments. Elle cherchait vraiment à cerner, à s’approcher de la forme qui lui semblerait la plus juste possible, poursuit l’éditeur. Il y avait tout un ensemble de poèmes, clairement terminés, qu’on a mis dans la première partie du recueil. » Ces textes s’articulent autour des pronoms, titrés Je, Tu, Elle, le fameux Nous, le Vous, etc.

 

Née en 1970, si Geneviève Desrosiers se dirige en arts visuels à l’UQAM, elle touche à tout. Elle tâte de la composition dramatique auprès de Denise Boucher, se colle à des sculpteurs et des peintres comme assistante ou amie, court les soirées de poésie où elle lit parfois aussi. Ceux qui l’ont connue se souviennent d’un grand magnétisme, de la chaleur de sa voix, d’une fille impertinente, indomptable, qui avait, dare devil, du plaisir à prendre certains risques, à vivre on the edge.

 

L’artiste visuelle Valérie Blass était alors compagne d’études. « Elle était très mature comme poète — je n’ai su que plus tard qu’elle écrivait —, mais en arts visuels elle commençait juste à trouver sa voie. Elle était dans l’expérimentation, travaillait tous les matériaux : dans le cours de résine, elle avait fait une oeuvre en plexi ; dans le cours de bois, elle avait gossé en gouge taille directe une super belle paire de gants de goaler, rouges. Elle était très intéressée par le pop art. » La sculpteure insiste : Desrosiers avait une force de travail gigantesque. « C’est fou, la quantité d’oeuvres qu’elle avait faites en une année. Je savais qu’elle écrivait, mais jamais j’aurais pu penser qu’elle écrivait autant. Elle faisait la fête, aussi. »

 

Et c’est un soir de fête, en mars 1996, chez son ami peintre Serge Lemoyne, qu’elle chute d’un balcon, de plusieurs étages. L’accident bête, le déséquilibre, la vie fauchée qui la fait rejoindre trop tôt la société des poètes disparus. L’auteure et amie Hélène Monette continue de bellement se demander, sur cette chute fatale, « pourquoi elle n’a pas ouvert ses ailes ».

 

Restent ses mots. Une poésie brute, im-polie, qui gambade dans le vocabulaire, du sacre au soutenu. « Des cris. Des appels au secours. De la fierté aussi », disait en 1999 le critique du Devoir Benoît Lacroix. Son éditeur, lui, estime qu’il « y a une grande liberté, maîtrisée, dans son écriture. Elle-même n’était pas triste. Sa poésie est tragique, mais aussi très joueuse. Y’a des jeux de langage qu’on peut rapprocher de ceux de Réjean Ducharme. Je pense que l’aspect pas poli donne une force. J’aime bien ça, et les maladresses du langage, je trouve que souvent ainsi quelque chose vient nous rejoindre “ en angle ”, nous toucher en échappant aux calculs. C’est évident que le fait qu’elle soit morte très jeune met l’oeuvre sous une autre lumière. Comme toute oeuvre qui s’arrête, ses textes ne seront jamais dilués dans d’autres, moins bons ou meilleurs. »

 

Le blogueur littéraire Mathieu Arsenault, qui sortira dans quelques semaines le livre La vie littéraire (Quartanier), a intronisé Desrosiers à son drôle de Gala de l’Académie de la vie littéraire au tournant du XXIe siècle des auteurs et poètes contemporains, de l’underground ou non. Pour lui, « Desrosiers a inauguré, avec Hélène Monette, l’époque de la poésie postpunk » qui se poursuit avec les Daniel Leblanc-Poirier, Marie-Ève Comtois ou Maggie Roussel. « Il y a chez elle un mélange improbable de légèreté et de lassitude, de laisser-aller ironique et d’une gravité très noire. Fourrons la mort le démontre tout à fait, quand le poème se lance un instant dans une improvisation absurde avec le mot “ fourrer ” puis trouve une issue lumineuse. »

 

Près de 15 ans plus tard, l’écho ondoie encore : Loui Mauffette intègre toujours des textes de Desrosiers à ses Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent. Une troupe de jeunes artistes, VOLTE 21, entend monter cette année toute une soirée autour de la poétesse et de ses textes. Et Benoît Chaput, à sa troisième édition de Nombreux seront nos ennemis, « alors qu’un livre, souvent, après un certain temps, finit par être oublié », voit très bien qu’il doit commencer à penser à une quatrième édition. « Le livre n’est pas du tout mort, et je pense qu’il va prendre de plus en plus d’ampleur. »

 

« Moi, je mourrai très jeune », écrivait Desrosiers en janvier 1996. « Je n’oublierai que tes paroles, afin que chaque mot que tu me portes reste le premier. »

1 commentaire
  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 1 février 2014 10 h 22

    Perle

    Je ne l'ai découvert que l'an dernier, grâce à Loui Mauffette. J'ouvre encore le livre périodiquement. Il était encore dans ma poche la semaine dernière. Simplement magnifique, remuant. À faire vivre.