Dolto dans le tordeur

L’auteur Didier Pleux reproche beaucoup de choses à la psychanalyste Françoise Dolto, qu’il appelle la « grande prêtresse de l’éducation psychanalysée ».
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’auteur Didier Pleux reproche beaucoup de choses à la psychanalyste Françoise Dolto, qu’il appelle la « grande prêtresse de l’éducation psychanalysée ».

Une querelle agite le monde de la psychologie en France. Elle oppose principalement les psychologues qui se réclament de l’approche cognitivo-comportementale aux psychanalystes, accusés par les premiers de défendre des théories non scientifiques qui mènent à des élucubrations inopérantes sur le plan thérapeutique.

 

En 2005, la publication du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes) faisait de cette querelle pour experts un affrontement radical à régler sur la place publique. En 2010, en s’en prenant avec virulence à Freud et à ses thèses dans Le crépuscule d’une idole (Grasset), Michel Onfray poursuivait, non sans mauvaise foi, cette entreprise de déboulonnage de la psychanalyse.

 

Onfray est d’ailleurs le préfacier de Françoise Dolto, la déraison pure, le récent pamphlet du psychologue Didier Pleux contre la célèbre psychanalyste française, qui relance le débat. En introduction, Pleux, qui s’attaquait déjà à Dolto dans un chapitre du Livre noir de la psychanalyse, reconnaît ouvertement que son livre s’inscrit dans la lutte qu’il mène depuis presque 40 ans « contre l’hégémonie de la psychanalyse en France, une pensée unique en psychologie ». Le succès des ouvrages précédemment mentionnés montre pourtant que cette pensée n’est pas si unique que ça.

 

Pleux reproche beaucoup de choses à celle qu’il désigne comme la « grande prêtresse de l’éducation psychanalysée ». Les théories de cette dernière, écrit-il, seraient responsables de l’épidémie actuelle d’enfants rois, d’une approche éducative pervertie qui n’en a que pour le principe de plaisir au détriment du principe de réalité, d’une mauvaise perception du rôle parental dans l’éducation des enfants et de la persistance de mythes quant aux causes de problèmes comme l’autisme, la dépression ou l’anorexie.

 

S’il est prêt à concéder que Dolto a fait oeuvre utile, dans les années 1950, en incitant une société traditionnelle à « respecter la réalité propre de chaque enfant », Pleux insiste surtout pour dire que, de nos jours, alors que les problèmes des enfants sont le plus souvent dus à une incapacité d’accepter les contraintes, c’est-à-dire le principe de réalité, l’oeuvre de Dolto est dépassée.

 

Attaques personnelles

 

S’il n’y avait que ça, dans ce livre, nous pourrions parler d’un sain débat d’idées. Or, il y a autre chose. Pleux, en effet, accuse Dolto de s’être inventé une enfance malheureuse pour justifier ses thèses sur les mères coupables et les pères castrateurs. Il l’accuse aussi d’avoir frayé avec l’extrême droite vichyste, d’être une opportuniste et d’avoir mal élevé son fils, le chanteur Carlos.

 

« Tout n’est qu’allusion, insinuation, calomnie. Sans référence aucune, sans preuve », a déclaré le psychanalyste Jean-Pierre Winter au sujet du livre de Pleux. Sur le site du magazine Psychologies, la psychanalyste Claude Halmos, qui a étudié et travaillé avec Dolto, dénonce les interprétations de Pleux. Dolto, écrit-elle, a peut-être exprimé, au passage, « son admiration naïve pour le maréchal [Pétain] », mais elle n’a jamais collaboré, bien au contraire.

 

Halmos conteste aussi l’idée que Dolto aurait prôné une éducation laxiste. Il faut retenir de son oeuvre, explique-t-elle, que « l’enfant doit avoir une place, mais pas toute la place », qu’il a « le droit d’avoir tous les désirs et de les exprimer, mais [qu’]il doit savoir que, si tous sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables, parce qu’il y a la réalité, les lois, l’existence des autres qu’il faut respecter ». On peut en conclure que, si Pleux a raison de critiquer certaines divagations de Dolto, il a tort de noircir injustement le portrait pour, comme le déplore Winter, « se [faire] un nom en attaquant des noms : Freud, Lacan, Dolto ».

 

Sur le fond de la question, qui concerne la valeur et la pertinence de la psychanalyse, Pleux a tort, aussi, de trancher le débat un peu vite. L’autisme, écrit-il, n’est pas un trouble de la communication avec la mère ou une affection psychoaffective, mais un handicap. Peut-on, avec les psychanalystes, en douter ? Chercher un sens (psychique) à l’anorexie, comme le suggère Dolto, est une perte de temps, continue le psychologue. Dolto, elle, avec raison, cherchait.

 

L’enjeu est bien résumé par la philosophe Katia Kanban, dans une recension (Actu Philosophia, 10 janvier 2014) d’un livre du psychanalyste Pierre-Henri Castel, très critique à l’égard des thérapies cognitivo-comportementales. « En bref, écrit Kanban, ne doit-on pas chercher le sens des symptômes sans les réduire à des dysfonctionnements cérébraux et cognitifs ? » Notre réponse à cette question déterminera notre camp dans cette querelle.


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