Jardin de givre

Haut plateau des monts Torngat ciselé par l’activité glaciaire, près du fjord de Nachvak dans le nord du Labrador. Seulement une dizaine de plantes vasculaires colonisent les hauts sommets de la région.
Photo: Serge Payette Haut plateau des monts Torngat ciselé par l’activité glaciaire, près du fjord de Nachvak dans le nord du Labrador. Seulement une dizaine de plantes vasculaires colonisent les hauts sommets de la région.
Clintonia borealis, Nuphar lutea, Iris versicolor, Luzula arctica… C’est une poésie aux accents fantastiques, mais aux racines bien profondes dans le sol québécois. Notre patrimoine végétal. En dresser l’inventaire relève de l’exploit, voire de l’entêtement pur. Ceux qui s’y risquent s’engagent pour la vie : pensez au frère Marie-Victorin. Un vrai sacerdoce.

Mais imaginez jeter ensuite votre dévolu au-delà du 54e degré de latitude nord, jusqu’au 62e degré, le point le plus nordique du Québec et une des régions les plus froides, lieu inaccessible mais aussi intact du continent nord-américain… C’était le projet fou de Serge Payette et de toute une armée de collaborateurs, qui nous offrent sur papier glacé le fruit de plus de deux décennies d’un labeur passionné. Leur travail, inédit, c’est Flore nordique du Québec et du Labrador. Il s’agit du premier tome de cette symphonie végétale : trois autres suivront, pour le plus grand bonheur des amateurs et des professionnels. On y découvrira environ 730 espèces et sous-espèces de plantes différentes réparties en 79 familles, les cartes détaillées de leur répartition réelle et un très beau glossaire illustré riche en enseignements. Environ 40 % des spécimens qu’on y recense sont propres au Nord, alors que le reste constitue la flore commune du Québec. Nul besoin de prévoir une visite au parc national des Pingaluit, au Nunavik, pour apprécier l’ouvrage et y trouver du plaisir.

S’y glissent d’ailleurs des anecdotes qui piquent la curiosité. Notre emblème national, l’iris versicolore, fait une rare apparition dans le « voisinage du village d’Umiujaq », au nord du 56e parallèle. Moins romantique, le pissenlit aussi fait tranquillement son nid dans le Nord. Avec le réchauffement climatique, ces deux espèces sont appelées à migrer, croit Serge Payette.

Un livre de 2 millions de dollars

Les pages sentent la sueur du travail acharné et valent leur pesant d’or. « C’est un projet qui actuellement a coûté de 1,5 à 2 millions », indique M. Payette. À Québec, pas moins de quatre ministères ont soutenu l’entreprise au fil des ans. La liste des collaborateurs, des botanistes aux étudiants en graphisme, est longue.

Chercheur à l’Université Laval et conservateur de l’Herbier Louis-Marie depuis 2004, Serge Payette a lancé le projet… au début des années 1980 ! « Depuis le temps, c’était tout un poids qu’on traînait, un poids sympathique, mais quand même ! » Si on ajoute aux investissements qui ont été nécessaires à la réalisation du livre elle-même ceux qui ont permis, depuis des décennies, des expéditions nordiques pour récolter plantes communes et rares, on comprend que la valeur de l’ouvrage est inestimable.

Des explorateurs et botanistes ont bravé le Nord, de la forêt boréale à la toundra arctique, certains bien avant l’avènement du gore-tex et de l’hélicoptère. Des voyages qui étaient souvent épiques, comme celui de feu Jacques Rousseau, qui a parcouru les 400 km de la rivière George, en 1947, pour ramener à Montréal pas moins de 1629 plantes. Serge Payette l’a connu quand il était étudiant. « Quel bonhomme ! Les rapides pouvaient le ramener à son point de départ du matin. Et il y avait de la mouche ! Tout ça pour ramasser des plantes ! »

Des plantes qui se sont retrouvées dans les herbiers du Québec, qui servent de base à la constitution de Flore nordique du Québec et du Labrador. « Les herbiers, ce n’est plus ce que les gens imaginent : des planches de plantes séchées poussiéreuses. On s’informatise ! », raconte M. Payette. D’ailleurs, le conservateur de l’herbier Marie-Victorin, à Montréal, explique que les planches originales conservent leur pertinence malgré la numérisation et l’accès virtuel aux collections. « Dans l’original, tu as l’organisme vivant tel que prélevé. Tu peux analyser son ADN, extraire du pollen », explique Luc Brouillet. Selon M. Payette, la numérisation a permis la « résurrection » des herbiers.

Flore 2.0

Les flores sont lourdes et se traînent difficilement en expédition. C’est pourquoi Serge Payette s’est mis à rêver d’une application pour téléphone intelligent. Luc Brouillet, lui, croit que les flores deviendront des « livres vivants », accessibles en ligne, qui évolueront comme un Wiki au fil des découvertes.

La flore laurentienne de Marie-Victorin a traversé les décennies et réjouit encore les lecteurs, quelques rééditions plus tard. Elle aura 80 ans en 2015, mais reste tout de même la référence. La Flore nordique sera à son tour un outil précieux pour tous ces nouveaux explorateurs appelés à ouvrir le Nord. « Avec tous les projets de mines ou de développement, le livre arrive à point nommé étant donné les inventaires de biodiversité qu’il faudra faire », juge M. Payette.

Une autre flore d’importance est en préparation. La Flora of North America comprendra plus de 30 volumes au final. Malgré la qualité de ce dernier ouvrage en gestation, Serge Payette tenait à sa flore nordique en français. « Jamais, jamais je n’aurais écrit cette flore en anglais. Ils peuvent bien la traduire, mais ça ne sera pas moi qui vais le faire. Toute ma vie scientifique, j’ai publié en anglais. Mais au Québec, comme professeur, c’était très important pour moi de léguer ce savoir en français. » Notre patrimoine vivant l’en remercie.
1 commentaire
  • Pierre Couture - Inscrit 19 janvier 2014 19 h 14

    À laisser entre toutes les mains...

    Je n'ai évidemment pas encore parcouru ce nouveau trésor, mais je connais suffisamment les travaux du professeur Payette pour lui faire entièrement confiance en cette nouvelle aventure.