Vivre avec le souvenir de «redrum»

Admirateur de Stephen King, Roger Des Roches aurait-il aimé voir son bras autographié par son idole?
Photo: Associated Press François Mori Admirateur de Stephen King, Roger Des Roches aurait-il aimé voir son bras autographié par son idole?

Le goût des autres, c’est un lieu où un auteur lit, commente et critique l’oeuvre d’un autre qui l’inspire et à qui il voue une grande, grande admiration. Pour ce premier rendez-vous, Roger Des Roches se penche sur le dernier Stephen King. Né en 1950, Roger Des Roches est poète (Dixhuitjuilletdeuxmillequatre, La cathédrale de tout, Les Herbes rouges) et auteur jeunesse (Marie Quatdoigts, Québec Amérique). Il a reçu cette année le prix Athanase-David pour l’ensemble de sa carrière. L’inspire, dans son parcours littéraire qui compte une trentaine de titres, les surréalistes — Tzara en tête — et la musique — rock’n’roll, punk californien, métal. Des Roches est un groupie fini des Rolling Stones et de Stephen King. Il a lu Docteur Sleep pour Le Devoir.

 

En vérité, j’aurais mille fois préféré qu’il écrivît la suite de ‘Salem’s Lot, ce roman que je relis une fois par année. Quelque chose dans ce livre, cette histoire, ce rendu parfait (tu peux toucher, presque, tout ce qui t’est montré avec une clarté photographique) me hante depuis que je l’ai lu, pour la première fois, en 1984. S’il m’entend : King me doit la suite de Salem.

 

Doctor Sleep (je ne lis King qu’en anglais) est la suite d’un des livres qui, tous genres confondus, ont le plus marqué l’imaginaire américain, The Shining. Danny Torrance a vieilli. On l’appelle Dan maintenant. Sa mère est morte. Il a sombré dans l’alcoolisme. Peut-être s’en sortira-t-il grâce aux AA (dont on ne sait pas si King — lui-même alcoolique notoire — est agacé ou pas par les bondieuseries du mouvement). Il erre. Il a soif. Il finit par dénicher un emploi à la maison de retraite Helen Rivington où, en plus de ses fonctions officielles, il accompagne les mourants en communiquant intimement avec eux grâce au Don (le Shining) qui ne l’a pas quitté.

 

Les mois, les années (sobres) passent, puis entre en scène la petite Abra. Dont le Don ne connaît pas de limite. Et entre en scène le Noeud Vrai, pour qui le Don, c’est la Vapeur, et qui est composé de monstres. Et commence une histoire de rédemption, d’amitié, de compassion, de douleur, de découverte de soi, de guerre entre le bien et le mal. Au huis clos de The Shining répond ce genre de road-novel (sur les routes et dans les têtes) qu’est Doctor Sleep.


Le don d’écrire

 

Depuis que je le lis, et bien avant que je m’attarde sur On Writing : A Memoir of the Craft, Stephen King m’apprend à écrire. Aussi bien par ses textes que par la mythologie qui l’entoure : tout est enthousiasme chez King : l’auteur écrit avec enthousiasme : le lecteur plonge avec enthousiasme : il y a profusion, perversion, goût du risque, univers en gestation devant nos yeux (on le voit, on le sent sortir de terre parfois), dédain du compromis, humour, humour noir, humour facile, humour littéraire, références littéraires, historiques, culturelles, rock, politiques ; il y a ce don de l’image juste, du dialogue juste, de la description juste, les sourires en coin qu’on devine sur son visage lorsqu’il a trouvé une image qui le trouble lui-même, son amour inconditionnel (et parfois son étonnement désolé) pour la petite Amérique de l’Est, Maine, Vermont, New Hampshire, sa connaissance du sol, de la pierre, du travail sur la terre (relire, dans ‘Salem’s Lot, la description du travail quotidien sur certaines terres ingrates du Maine, la folie du travail de la terre) : tout est enthousiasme et tout est écriture.

 

Si Tzara et Vanier et Breton m’ont montré comment écrire de la poésie, King m’a donné des trucs, des recettes, pour écrire de la prose. Je suis incapable de dire lesquels, trucs et recettes. Il m’a montré, c’est certain, comment on va chercher du souffle pour écrire. Je suis bien incapable de dire comment il l’a fait, mais il l’a fait, je le sens dès que je me mets à écrire un roman. Voilà pourquoi je résume tout ça en un mot, et je le répète : enthousiasme. King est l’incarnation de l’écrivain qui prend plaisir à écrire (je l’imagine s’esclaffant tout seul, parfois, devant son écran). Il écrit 364 jours par année. Il écrit 1000 mots par jour. Il avance, comme un cheval de trait amusé, comme un tracteur léger, comme un tank déversant de sa chaîne stéréo des heures de rock sauvage à travers des centaines et des centaines de pages, sans jamais relâcher la qualité car, bien qu’on l’ait souvent traité comme tel (à cause du « genre » littéraire exploré), il n’est pas, mais là pas du tout, contrairement à certains de ses contemporains du monde de l’horreur, un hack, un tâcheron, un écrivaillon. Aucun besoin de fric ni de reconnaissance (il a eu le National Book Award, hein, et 14 fois — oui, 14 fois ! — le Bram Stoker Award). Même dans un livre comme Doctor Sleep, qui n’a rien d’ample, ni d’ambitieux, ni de férocement original, qui est passionnant, mais qui aurait pu également ne pas être écrit, on sent le désir, l’intelligence, la damnée intelligence de King, le plaisir, le plaisir… et l’on pourrait aussi deviner cette condamnation : King est condamné à écrire ; il n’a d’autre choix que d’écrire, c’est la seule chose qu’il sait faire — comme Keith avec sa guitare.

 

Cette lecture terminée, je vais reprendre où j’avais laissé 11/22/63, oeuvre majeure. Ensuite, je vais retourner en arrière et lire Cell (sa seule vraie histoire de zombies). Puis lire une fois encore Salem’s Lot. Puis je vais attendre. La suite. Celle de
Salem’s Lot. Qu’il me doit.

 

(Ah oui… Je vais écrire aussi.)



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