Donna Tartt: se laisser envahir

<em>The Goldfinch</em>, Carel Fabritius, 1654. Huile sur panneau.
Photo: Cabinet royal de peintures Mauritshuis The Goldfinch, Carel Fabritius, 1654. Huile sur panneau.

Donna Tartt est une énigme. Elle apparaît en 1992 comme un éclair de chaleur au milieu d’un après-midi de juillet. Les chroniqueurs américains se mettent à ne parler que d’elle et de son premier roman, Le maître des illusions (Plon). Son écriture dense et précise fait l’unanimité. Les critiques parlent d’un talent exceptionnel. Puis, presque bêtement au fil des mois et des années, plus rien. L’auteure s’évanouit, semble se fondre dans le décor… comme elle le fera ensuite après chaque nouveau livre. Au sortir de son troisième roman, Le chardonneret, Le Devoir l’a interceptée par le biais de l’électronique, avant qu’elle ne prenne l’avion pour Paris afin d’y assister au lancement de son livre et avant, peut-être, de redisparaître…

Après le silence qui suit Le maître des illusions, Donna Tartt réapparaît, brusquement presque, 10 ans plus tard avec la publication d’un autre livre-choc : Le petit copain (Plon, 2003). Même succès. Et même scénario : elle disparaît une fois de plus… Jusqu’à il y a un peu plus d’un mois, alors que The Goldfinch paraissait à New York chez Little, Brown Company avant d’être lancé ces jours-ci à travers la planète dans une bonne douzaine de langues, dont le français, sous le titre Le chardonneret.

Ce Chardonneret, d’après l’oeuvre éponyme de Carel Fabritius, peintre néerlandais du XVIIe siècle, est une lourde brique de 800 pages. L’auteure y raconte l’histoire du jeune Théo qui, contrairement à sa mère, survit miraculeusement à l’explosion d’une bombe alors qu’ils visitaient tous deux un grand musée new-yorkais. Bien vite le lecteur partagera la vie de Théo, qui tourne autour de l’absence de sa mère, bien sûr, de deux personnages marquants, Hobie et Boris, mais aussi d’un tableau disparu lors de l’attentat terroriste au musée. Le fameux Chardonneret de Fabritius justement. Mesmérisés par l’écriture exceptionnelle de Donna Tartt — magnifiquement rendue ici par la traduction d’Édith Soonckindt —, Théo comme le lecteur se verront lancés à la poursuite de l’illusion et de l’essentiel. Préparez-vous à plonger…


Cent fois sur le métier…

« J’écris chaque jour, confie madame Tartt en entrevue, mais je lis aussi beaucoup pendant que je me documente sur mon sujet. Sur une période de 10 ans, l’équilibre varie constamment entre écriture et lecture… Pourtant, je peux dire que presque chaque jour de ma vie j’investis dans les deux à des degrés divers. Peut-être parce que j’ai tendance à écrire sur des sujets sur lesquels j’aime bien lire aussi, la recherche autour d’un livre n’est pas vraiment un “travail” pour moi. Même si c’en est un, bien sûr… »

Elle souligne que tout ce qu’elle écrit n’est pas nécessairement pour publication. Que même si elle écrit chaque jour, le résultat n’est pas toujours, ou pas tout de suite, intégré au roman auquel elle travaille.« J’écris avec un stylo. Dans des carnets. Par exemple, j’ai écrit certains passages du Chardonneret qui se déroulent à Amsterdam… il y a 20 ans, lors d’une visite là-bas. Il y a là mes humeurs, mes impressions de la ville, tout cela écrit sans savoir que ce matériel allait faire plus tard partie d’un roman… »

« Mais ça varie. Parfois j’arrive à peine à noter ce qui me passe par la tête — le stylo qui vole sur le papier, les pattes de mouche, la ferveur… À d’autres moments — et ceux-là je les crains plus que tout ! — je peux fixer une page pendant cinq ou six heures et ne parvenir à écrire que quelques mots. »

Donna Tartt n’écrit jamais à l’ordinateur ; elle y transcrit tout au plus ses textes. Elle ne jette ni n’efface jamais rien ; c’est à peine s’il lui arrive de rayer des phrases dans ses carnets. Elle peut ainsi toujours revenir à sa version écrite à la main si elle en a besoin. Mais on aura saisi que l’écriture n’est surtout pas une séance de torture pour elle. « Ce sont souvent, explique-t-elle, les scènes qui semblent les plus banales ou les plus évidentes qui me demandent le plus de temps — parfois des années de travail. Les dialogues peuvent être particulièrement ardus ; et quelquefois il faut travailler longtemps des choses qui semblent évidentes avant qu’elles ne sonnent juste. Mais à l’inverse, des passages qui semblent difficiles, compliqués, me viennent facilement. Souvent, je l’avoue, les parties du livre qui semblent les plus ciselées et les plus fouillées sortent à peu de chose près directement de mon stylo. »

Un peu plus calme

La romancière dit écrire lentement et sans hésitation, sans faire de brouillon, habitée par ses personnages. « Mes personnages deviennent une partie de moi et ils envahissent jusqu’à un certain point ma vie intérieure. Au moment où je terminais l’écriture du Chardonneret, par exemple, Théo, Boris et Hobie apparaissaient régulièrement durant mon sommeil, où ils intervenaient auprès de gens qui font réellement partie de ma vie… Contrairement au cinéma, où nous sommes toujours un peu voyeurs, les romans nous permettent d’être quelqu’un d’autre : de connaître de l’intérieur l’âme d’une autre personne. Aucune autre forme d’art ne permet cela. »

Est-ce un peu pour cela qu’elle écrit ? « Je ne sais pas pourquoi j’écris : je sais seulement que j’ai toujours écrit. Certains enfants aiment jouer du piano ou se mettent aux échecs ; moi, j’ai toujours écrit et dessiné. J’ai laissé tomber le dessin, mais j’ai continué à écrire. » Même si elle ne va pas jusqu’à admettre que l’écriture est pour elle une forme de rédemption, Donna Tartt paraphrasera Nabokov en disant que le fait d’écrire lui permet de vivre dans « un espace un peu plus clair, un lieu un peu plus calme »…


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1 commentaire
  • Gilles Roy - Inscrit 13 janvier 2014 15 h 30

    Je cite

    «(...) magnifiquement rendue ici par la traduction d’Édith Soonckind (...)».

    Dommage, je trouve. C'est que «Le maitre des illusions» comportait son lot de délicieuses invraisemblances (du genre : «le premier de l'an, le bol de rose paradait»).