Un siècle de pensée féministe au Québec

Nul besoin d'être féministe, voire sympathisant à la limite, pour saluer sans retenue la parution de La Pensée féministe au Québec, une anthologie de textes militants dirigée par l'historienne Micheline Dumont et la chercheuse Louise Toupin. Substantiel, très instructif et bien construit, cet ouvrage nous fait découvrir une histoire méconnue, celle du féminisme québécois, au moyen de textes de féministes «terrain» qui nous permettent «de comprendre comment les femmes des générations précédentes ont formulé leur révolte, comment elles ont expliqué la cause de leur subordination, comment elles ont structuré leurs revendications».

Divisée en trois sections, dont les deux dernières s'enchevêtrent pour des raisons de pluralisme idéologique (1900-45, 1945-85, 1969-85), cette anthologie vise surtout, on l'aura compris, à rendre hommage au féminisme, «sans doute le seul mot en "isme" qui a produit autant de profonds changements sans effusion de sang».

Peut-être la plus intéressante d'entre toutes parce qu'elle nous plonge au coeur d'un univers trop souvent négligé, c'est-à-dire celui du féminisme québécois naissant qui date du début du XXe siècle, la première section de ce livre est celle des découvertes et du ravissement. Il y eut, oui, des féministes à la pensée claire et militante, chez nous, il y a 100 ans, et elles se nommaient Joséphine Marchand-Dandurand, Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Éva Circé-Côté, Thérèse Casgrain et Laure Gaudreault, pour n'en nommer que quelques-unes.

Prudentes, parce qu'«elles savent en effet que leurs revendications paraissent menaçantes à l'ensemble de la société», encline «à voir dans le féminisme une tentative de transformer les femmes en hommes», ces militantes prennent «beaucoup de soin à expliquer que c'est pour mieux jouer leur rôle de mère et d'épouse qu'elles souhaitent des transformations politiques, juridiques et sociales». Pour elles, et plusieurs le croient encore aujourd'hui avec raison, «le féminisme est un mouvement social susceptible d'améliorer l'ensemble de la société».

«Ne brûlons pas les étapes», écrit Joséphine Marchand-Dandurand en 1901 afin d'apaiser les craintes de ses contemporains. N'empêche que son plaidoyer en faveur d'une plus grande place faite aux femmes sur la place publique constitue l'amorce d'un mouvement qui fera boule de neige.

Idola Saint-Jean, quelque 30 ans plus tard, formulera avec élégance les fondements humanistes de l'engagement de ces pionnières: «La place à laquelle la femme aspire n'est pas la place de l'homme comme certains faux prophètes le proclament avec un manque total de compréhension et de savoir, mais c'est la sienne propre comme compagne, comme associée, comme être participant en tout à l'édification d'un état social auquel elle n'est nullement étrangère mais qui l'affecte comme il affecte l'homme, le couple humain étant essentiellement solidaire.» Dans le monde du travail, l'irremplaçable Éva Circé-Côté n'hésitera pas, dès 1917, à faire entendre la réclamation d'un «travail égal, salaire égal».

Engagées sur tous les fronts — droit à l'instruction, au travail, droits civils, civiques et sociaux —, ces femmes d'une autre époque vont aussi loin, et parfois plus loin, que ce que le climat social du temps permet. Elles savaient au surplus écrire, et relire leurs textes s'avère une expérience plus qu'enrichissante.

Un courant réformiste

Leurs successeures, sans pourtant se réclamer directement du féminisme, poursuivront plus avant leurs luttes en adaptant celles-ci à l'évolution sociale. On parle alors, de 1945 à 1985, de «retour aux études, retour sur le marché du travail, reconnaissance du travail des femmes collaboratrices dans l'entreprise familiale, congés de maternité, établissement de garderies, contraception et même avortement, programme d'accès à l'égalité, programmes de pension, fin de la discrimination envers les femmes autochtones, participation politique des femmes, orientation des filles», etc.

Essentiellement réformiste, ce féminisme recherche avant tout un réaménagement des cadres sociaux, mais il n'en demeure pas moins contesté, de l'intérieur, par certaines voix qui estiment le féminisme dépassé et, de l'extérieur, par un discours à saveur réactionnaire qui crie au matriarcat devant l'avancée du statut de la femme. En 1964, Fernande Saint-Martin, dans la revue Châtelaine, croira même nécessaire de signer un article intitulé «Un mythe à détruire: aucun matriarcat au Québec» afin de replacer le débat dans une plus juste perspective.

La pensée radicale

À ce féminisme qualifié d'égalitaire qui s'étend jusqu'à aujourd'hui s'ajoute, au tournant des années 70, une ligne de pensée dite radicale qui entend bousculer plus vivement les cadres établis. Pour cette frange du mouvement, «l'oppression des femmes est fondamentale et ne peut être réduite à aucune autre oppression». Son radicalisme se justifie, selon ses militantes, par le fait que «le pouvoir des hommes sur les femmes est un problème central dans toutes les sociétés». La nécessité s'impose donc de s'attaquer aux racines du problème «en développant une pensée autonome » en ce sens que celle-ci cherche son ancrage et son explication «en soi et en dehors de tous les grands systèmes de pensée et d'explication du monde qu'on avait connus jusqu'alors».

Les thèmes de l'appropriation du corps, de la violence faite aux femmes, de la pornographie, du travail invisible et quelques autres, comme la critique du «système hétérosexuel», marqueront cette pensée radicale. Un éditorial de La Vie en rose, en 1982, affirmera par exemple que «le lesbianisme est donc un levier de pouvoir important pour toutes les femmes», et une Rachel Bélisle ira même jusqu'à soutenir, en 1981, «que la menstruation n'est peut-être pas un phénomène aussi strictement biologique qu'on le pense; elle pourrait bien être aussi un phénomène culturel».

Bien choisis, bien mis en contexte et accompagnés d'un épilogue qui traite autant de l'héritage de la pensée féministe que des défis qui l'attendent, les textes qui composent cette anthologie viennent illustrer la profonde influence qu'a eue sur le Québec le combat de ces militantes qui partaient de loin afin de faire reconnaître que la femme, selon la formule de Françoise Lavigne en 1951, est avant tout une personne humaine. C'est un véritable monument que nous offrent Micheline Dumont et Louise Toupin. Et il n'est pas pour les morts.

louiscornellier@parroinfo.net