L’année en romans

Combien de pages, combien de phrases et de mots ont avalés en 2013 les critiques et chroniqueurs du Devoir ? De ce parcours, qui tient par moments plus du marathon que de la lecture, Danielle Laurin, Louis Hamelin, Christian Desmeules et Guylaine Massoutre nomment les paysages de fiction les plus marquants.

 


Du Québec

L’objet non identifié

 

Pour son second roman, Pourquoi Bologne (Le Quartanier), Alain Farah mélange à la manière du baloney le cinéma de Ridley Scott, les expériences psychiatriques commanditées par la CIA dans les années 1950 à l’Université McGill, le printemps érable et quelques tasses de vérités et de mensonges issus de sa propre existence. Du charabia ? Mais non. En romancier capable de faire feu de tout bois, il donne ici à manger à des lecteurs audacieux, omnivores, cérébraux, capables de carburer à autre chose qu’au grand frisson.
C.D.

 

La lucide

 

« Me voici rendue à l’heure des bilans. C’est peut-être à cause de mon grand âge, mais je suis moins dans l’obscurité, davantage dans la lucidité », confiait Madeleine Gagnon, 75 ans, à la parution de son récit autobiographique Depuis toujours (Boréal). Lucidité par rapport à sa vie de femme, de mère, d’amoureuse, d’intellectuelle, d’écrivaine, de féministe, comme en témoigne son ouvrage finement ciselé. Mais aussi par rapport à l’évolution des moeurs et des idées au Québec. Oh qu’on ne voudrait pas retourner dans la Grande Noirceur, contre laquelle Madeleine Gagnon s’est battue pour elle-même, pour nous tous.
D.L.

 

L’envoûteuse

 

Une petite ritournelle. Légère, un brin nostalgique. Qui revient en boucle. Qui nous enchante, nous ensorcelle. Voilà ce qu’évoque le deuxième roman de Sophie Létourneau, Chanson française (Le Quartanier), en lice pour le Prix littéraire des collégiens. Question de ton, de rythme. Mais sous la surface, ça craque. La voix s’éraille, tandis que la narratrice de 26 ans se cherche, cherche sa voie entre deux hommes. « Entre les deux mon coeur balance », comme le dit la chanson.
D.L.

 

Le néo-Aurore l’enfant martyr

 

Pour son huitième roman, Hans-Jürgen Greif a réussi à composer, avec La colère du faucon (L’Instant même), une histoire terrifiante et implacable sertie de questionnements sur la filiation — familiale et nationale — qui permet d’ouvrir les yeux sur une réalité historique méconnue. À travers le destin d’un enfant sarrois sensible et intelligent confronté en 1945 au retour de son père, un historien et un ancien haut fonctionnaire qui a oeuvré à Paris durant la guerre au sein des services de contre-renseignements SS, on plonge tête première dans un univers de violences physiques et psychologiques.
C.D.


L’immortel en pyjama

 

Des notes. De lecture. Mais, surtout, des notes à propos de l’écriture. À l’intention des apprentis écrivains, soi-disant. Pour tout le monde, en réalité. C’est ce que proposait Dany Laferrière dans Journal d’unécrivain en pyjama (Mémoire d’encrier). Parmi ses remarques à la fois pleines d’humour et de gravité griffonnées en pyjama, cet « étrange habit de travail » : « Plus vous mettez de choses dans votre livre, moins on sentira votre présence. » Ça dépend pour qui. L’impression qu’il se met à nu, le Dany-dandy insaisissable, dans cet ouvrage indéfinissable. Se présentera-t-il en pyjama rayé sous la coupole de l’Académie française ?
D.L.

 

 

De partout

Sur les États-Unis

Le football américain est un sport aussi passionnant que difficile à aimer, avec ces types de 130 kilos et plus qui visent les rotules de l’adversaire avec en tête la fragilité de certains ligaments. En fait, le football et la guerre, même combat, comme le démontre magnifiquement Ben Fountain dans Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn (Albin Michel, traduit par Michel Lederer), un décapant déboulonnage d’une institution sacrée de l’Amérique : les Cowboys de Dallas. À lire la bouche pleine de nachos et de Bud en cannettes, la fin de semaine du Superbowl.
L.H.

 

Derrière tout grand homme…

 

Claude Pujade-Renaud a beaucoup écrit sur des femmes méconnues, ombres de géants qui traversent les siècles. Prix du roman historique, sans flash médiatique, Dans l’ombre et la lumière (Actes Sud) raconte saint Augustin d’un point de vue féminin. Un roman délicieux, léger, aux tableaux brefs, subtils et élégants. Il y est question de clairvoyance sans âge et de l’éternel féminin.
G.M.


On a toujours besoin d’un italien

 

Les promesses (P.O.L.) de Marco Lodoli, ce sont trois courts romans arrivés en traduction (de Louise Boudonnat) d’un seul coup, trois voix de femmes dont les destins font écho à l’Italie contemporaine : Sorella, Italia et Vapore. À coups de mystère vaporeux et de poésie de ruelle, sans jamais forcer la note, Marco Lodoli, écrivain romain de 57 ans, s’intéresse une fois de plus aux marginaux et aux petits — enfants éternels, serviteurs salariés, clochards célestes et vagabonds en tous genres. Obsédant et un peu magique.
C.D.

 

Le prêt-à-emporter

 

Idée, titre, éditeur, fiction, tout colle ensemble dans L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA (Le Dilettante). Plus cocasse, c’est introuvable ! On se marre, on digère l’absurde, on jette. La comédie déride, à force de bêtises que Roman Puértolas prête à son personnage, distrait enfermé et ballotté dans un conteneur. À sa manière gitane et abracadabrante de se moquer des drames des migrants, sans les écorcher, il fait allusion à l’actualité. Un monde pitoyable surgit de cette parodie clownesque.
G.M.

 

La plus belle redécouverte

 

On a tous lu Hemingway et Steinbeck, et Faulkner demeure incontournable. Erskine Caldwell est sans doute le moins connu de ce « Dream Team » littéraire qu’on appela jadis les « Six Grands », et que complétaient Dos Pasos et Fitzgerald. Ses livres furent censurés et se vendirent par millions. Le Sud profond, raciste et violent, raconté par un lointain cousin de Camus. Oeuvre de jeunesse, Le bâtard (Belfond, traduit par Jean-Pierre Turbergue) offre une introduction coup-de-poing à un monde tendre et brutal.
L.H.