Le Québec d’Émilie Bordeleau

Les filles de Caleb ne montraient finalement rien d’autre que le bonheur, malgré tout le reste.
Photo: Source Radio-Canada Les filles de Caleb ne montraient finalement rien d’autre que le bonheur, malgré tout le reste.

Je dois me faire vieux. Ou bien, c’est le fait d’avoir des enfants. Comment expliquer, autrement que par un ramollissement de mes facultés critiques, ces yeux humides devant plus d’un passage des Filles de Caleb, la série qui, chez nous, a succédé aux dialogues-mitrailleuses des MadMen, au décérébrant concentré d’action pure de 24 h, aux épées gluantes de viscères fumants de Games of Thrones et aux sanguinolents sanglots longs des violons à chargeurs de 30 cartouches deBoardwalk Empire ? Et on ne parle pas des Soprano, dont nous n’avons pas terminé le premier épisode, de Breaking Bad et de Dexter, qui nous laissent complètement indifférents, de Six Feet Under qui a fini par nous ennuyer et que nous avons trouvé, disons-le, un peu surévalué. Mais au total, que de cadavres, de sang répandu, de blessures par balles et de membres brisés !

 

Et Émilie, là-dedans ?

 

Marina Orsini est extraordinaire ; elle crève l’écran, mais son jeu ne suffit pas à lui seul à expliquer mon émotion. Je vous avouerai, sans pudeur, ceci : devant certaines scènes absolument belles et criantes de vérité humaine des Filles de Caleb, j’ai eu l’impression que les larmes que j’essuyais discrètement de mon côté du divan, je les versais sur le Québec d’Émilie. Sur le Québec de ma mère, elle qui, comme l’héroïne d’Arlette Cousture, deux générations plus tard, sur un chemin écarté du même coin de pays, partit à seize ans faire la classe à des enfants petits et grands dans une école de rang chauffée au bois. Et le lac Pierre-Paul où les Pronovost — la famille du bel Ovila — vont faire chantier est aujourd’hui une banlieue de Saint-Tite. Mais rassurez-vous, je connais les pièges de la nostalgie, l’effet que peut avoir, par exemple, un Minuit, chrétiens bien beuglé sur un mécréant comme moi, et je ne vais pas vous faire le coup de laisser entendre que tout était mieux avant. Si je crois personnellement à l’existence d’un paradis perdu, je vais garder ça pour moi. Bien sûr, ce feu sacré qu’est la passion pédagogique d’Émilie suffirait à réduire en cendres trois ou quatre réformes de l’éducation, mais je ne pense pas que tout était mieux à l’époque où le médecin de campagne devait se cacher du curé pour administrer à sa parturiente une dose de morphine.

 

Je ne veux pas discourir sur un mythique âge d’or, sur la vie rurale d’avant la révolution industrielle, non, seulement traiter brièvement d’une série télé réalisée à l’aube des années 90, il y a 23 ans, une éternité. Les filles de Caleb m’interpellent, comme on dit.


La vie, la vie

 

Première observation : dans Les filles de Caleb, il n’y a pas de méchant. Le grand Joachim Crête semblait apte à remplir ce rôle, mais après sa confrontation avec Émilie dans le premier épisode, il s’efface, on n’en entendra plus jamais parler, ou tout comme (j’écris ceci après le seizième épisode, mais ça m’étonnerait qu’on revoie le bout du nez du grand Crête…). Question : que peut-il bien se passer dans un scénario privé de l’obligatoire vilain de service ? Réponse : la vie. Les amours, les enfants, les maladies, les morts. Des hauts et des bas, présentés sous la lumière d’une normalité ignorant souverainement le genre de tension dramatique formatée pour coïncider avec les interruptions publicitaires.

 

Je le répète : nous avons visionné hier le seizième épisode et, depuis deux semaines, Lesfilles de Caleb, entre les soubresauts passionnés d’un grand coeur et les inévitables revers de fortune de la tribu, ne nous ont montré rien d’autre que, j’ose le mot : du bonheur. Et c’est assez troublant, une manière de scandale, au petit écran.

 

Je sais, c’est de la télé à l’ancienne. Amusons-nous un instant à réécrire la série selon les canons actuels : l’inspecteur des classes, amoureux d’Émilie, qui l’éconduit, utilise son pouvoir pour lui rendre la vie impossible ; Caleb, freudiennement épris de sa fille et jaloux de l’étalon d’Ovila, s’arrange pour faire la vie dure à ce dernier ; le grand Crête, pendant ce temps, rôde autour de l’école avec des intentions pas très catholiques ; quant à Dosithée Pronovost (merveilleux Pierre Curzi), lui-même amoureux de la maîtresse d’école, il se pose en rival de son fils et, un soir qu’il a trop bu, essaie de séduire la belle, mais est éconduit à son tour et se venge en faisant de son mieux pour lui rendre la vie impossible…

 

Dans la vraie série, il n’arrive rien de tout ça, et je vais vous dire un truc : chez les Bordeleau, la vie est dure, mais très possible.


Se fendre la pipe

 

Des méchants, nous en avons peut-être juste un peu trop dans le Québec d’aujourd’hui : les compagnies forestières, pétrolières, minières, les conservateurs à Ottawa, les ingénieurs de la Ville, les entrepreneurs en construction qui portent des noms à consonance italienne autres qu’Orsini et Curzi, les money bagmen du Parti libéral… Plus les Assad de la Syrie et tous les autres que l’information globalisée invite quotidiennement dans notre salon. Deux ou trois moulins à vent, ça allait toujours, mais là, on est comme Don Quichotte au milieu d’un parc d’éoliennes, ne sachant où donner de la lance…

 

Autre particularité : les personnages rient, et aiment rire. Et le réalisateur respecte ça, il leur laisse tout le temps dont ils ont besoin pour conter leur histoire, puis s’étouffer dans leur propre rire. Grands rires, fous rires, comme remontés de l’époque où le rire était le propre du Québécois qui n’avait pas encore appris à se dépocher de 60 dollars pour seulement commencer à se bouger les zygomatiques devant la scène sur laquelle un sous-doué, idiot du village recyclé en hilarité industrielle, régurgite ses lignes de pipi-caca.

 

Le père Caleb, c’est autre chose. Si vous n’aimez pas voir du monde avoir du plaisir, vous êtes mieux de rester avec votre Unité 9.

 

C’est Noël dans trois jours, il nous reste quatre épisodes à voir, et une phrase prononcée par le bonhomme Pronovost, devant sa fille qui se marie, sa petite-fille qui arrive, va traverser le temps des Fêtes avec moi : « La vie est toujours plus grande que nos peurs. »

 

Les pieds sur la bavette du poêle, près du sapin, vous mettrez ça dans votre pipe.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 décembre 2013 12 h 02

    J aime ce texte meme

    si vous n osez pas affirmer que c etait mieux avant (ce que je crois),il est evident que la tele de cette serie est superieure a ce qu on voit maintenant.Et d accord avec a propos de nos sous-doues qui nous regurgitent des lignes de .......J-P.Grise

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 21 décembre 2013 12 h 45

    Et n'oubliez pas la deuxième série

    Après Les Filles de Caleb en 20 épisodes, il y a aussi Blanche en 11 épisodes, au moins aussi intense.

    En passant, la fin de la première série est pas joyeuse pantoute. C'est un grand exemple de fin négative. C'est plein de misère noire, d'injustice et de faiblesse humaine. Ça finit comme on finit la première moitié d'un film dramatique standard, sauf qu'il y aura pas de deuxième moitié. Ça met quand même la table pour le début de la deuxième série, qui commence plusieurs années plus tard : dans une famille monoparentale nombreuse, une fille qui n'a pas beaucoup connu son père se fait payer ses frais de scolarité du secondaire par la charité chrétienne parce que le curé a fraudé en la déclarant orpheline... pis là la crise des années 30 arrive et alors on envoye des démunis dans l'nord pour aller cultiver des cailloux. Le bonheur !

    Bon, j'en dirai pas plus, pour pas « dire les punchs » (quoique ce sont quand même pas des séries centrées sur des punchs).