Sous hypnose proustienne

Marcel Proust, 1900
Photo: Source Wikicommons Marcel Proust, 1900

Dans son essai Proust est une fiction, François Bon se fait un brillant avocat de la défense et illustration proustienne. Cette oeuvre est-elle si neuve ou la relecture, décapante ? Réponse en 100 fragments.

 

Qu’est-ce que Proust ? Ainsi s’ouvre l’objet de François Bon : « Vibration ou appel qui laissera tout le reste à distance, mais nous laissera parvenir cette présence démultipliée des temps, des âges, des visages, à condition seulement de continuer à lire. » Proust est l’objet de lecture par excellence. Qu’on le démonte ! Moyennant quoi, quantité de pièces détachées livreront un puzzle fascinant.

 

Proust ? Une « capacité de rêve par une phrase qui l’appelle et la suscite, depuis mon expérience même ». Sa Recherche du temps perdu ? « Une chambre d’écriture », « son jus, puisque le mot est dans le texte ». Proust a collectionné des portraits retouchés selon son style, sans ignorer l’époque où s’inventait la photographie. Pas plus qu’il n’a méconnu le téléphone et l’aéroplane, « ce déluge de la réalité qui nous submerge » ; Proust, le cavalier, est un autre, lorsqu’il décrit les bouleversements qu’il perçoit de l’avenir.

 

Terra incognita

 

Proust chercheur est un hypnotiseur : « Une trace en profondeur, qui ne nous est pas forcément ou immédiatement accessible. » Dans sa sensibilité, il a mis tout ce qu’on sait de sublime, la chambre de Combray, le pré Catelan, le grand hôtel de Balbec, les soirées mondaines et les révélations esthétiques estampées d’enfance.

 

Bon a d’abord eu peur du labyrinthe. Puis, durant un voyage en Inde, il s’abandonne à l’expérience du Temps perdu. Il accroche alors les instruments proustiens, guidé par la modernité que Gilles Deleuze dévoilait dans Proust et les signes en 1956. Il se coule dans « ce travail sur l’horizon vide de la mémoire » et, à son tour, convoque « l’image intérieure du livre pour lui extorquer le contenu qui se refuse ».

 

De là, le rêve d’un rêve d’un souvenir enfoui, une réalité qui bascule, « puis se stabilise, enfin exhibe au plus net chacun de ses rouages, pour décrocher ses pages d’anthologie, qu’il n’est plus possible de détacher de l’ensemble sans tout perdre ». Utilisant l’ordinateur pour dessiner les occurrences verbales, Bon redessine un monde, comme s’il était l’instance désirée par le narrateur proustien dans son territoire mental.

 

Avec ses outils scientifiques, mécaniques, les cent billets sur son blogue, Bon progresse dans Proust comme dans la nuit. Sous sa lampe, il tire des silhouettes, dont les signes font des ombres gigantesques sur les murs. Il s’invente alors un dialogue imaginaire, entre prose et poésie : l’un se nomme Proust et l’autre, Baudelaire. Proust est alors prié d’endosser la redingote du poète. Étranges fragments ! Proust y invite Baudelaire à voyager dans son automobile. Bon file la métaphore de cette invention, content que la fiction lui permette de filer avec ces monstres.

 

Ensemble, leurs bouches font des signes, tels des fantômes ouvrant leur tombe avec des pinces-monseigneur. Ils parlent de leurs corps tombés en poussière. Et de la Recherche. Bon libère alors la rage moderne d’un Proust qui serait sensible aux pots d’échappement. « C’est du possible que nous élisons arbitrairement », écrit Bon, hanté à jamais.

 

Vétilles, donc, que ces encombrements dont Proust est accablé ? Dans sa lecture en piqué, Bon attrape au contraire un Proust électrique, pulvérisant la réalité. Lorsque le narrateur, marchant vers le jardin de Swann, tamise ses mots dans le silence, Bon croit voir réellement la « magie minérale » du jardin. Il fait la preuve que, grâce aux refontes et au travail d’épure, toute empreinte de lecture devenant littérature, il est possible de soutenir un Proust où « tout roman est beau comme un nouvel avion ».

 

 

Collaboratrice