Les essais de 2013

Plongés dans l’univers de l’essai à longueur d’année, les critiques du Devoir Louis Cornellier et Michel Lapierre y cherchent rigoureusement les perles les plus éclatantes. Voici leur cuvée 2013.

 

La recrue de l’année

 

Le printemps étudiant de 2012 nous a rappelé que nous avions raison de nous révolter et que le militantisme menait parfois à des victoires. Il nous a aussi laissé en héritage un jeune intellectuel très prometteur, dont nous n’avons pas fini d’entendre parler. Dans Tenir tête (Lux), Gabriel Nadeau-Dubois a confirmé son aplomb et le sérieux de sa réflexion sur la société québécoise. On l’a qualifié de tête brûlée, il s’impose plutôt comme une tête bien faite, de gauche, dotée d’une éloquence alliant la rigueur à la jeunesse.
L.C.


Le livre qui ébranle

 

Derrière Occupy Wall Street se cache un gros ouvrage d’anthropologie, Dette : 5000 ans d’histoire (Les Liens qui libèrent). Une bible que celle de David Graeber ! Ce dandy très new-yorkais refuse de n’avoir plus 20 ans, même s’il est né en 1961. Il joue au prophète biblique pour bouleverser nos certitudes. Mine de rien, il nous émerveille en nous apprenant que la dette, beaucoup plus vieille que le capitalisme, est un rapport de domination qu’il faudrait un jour effacer.
M.L.
 

Le rappel de l’utopie

 

Comme il fallait s’y attendre, Démocratie, histoire politique d’un mot (Lux), livre du politologue québécois Francis Dupuis-Déri, est digne de l’originalité de ce spécialiste de l’anarchisme ou, si vous préférez un terme plus noble, de l’utopisme combatif. Il s’agit d’un brillant approfondissement d’une réflexion déjà ébauchée par Jean-Jacques Rousseau : « À l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre. » Pensée encore troublante !
M.L.

Le livre pour notre première ministre

 

Pauline Marois parle toujours, même en Europe, de gouvernance. C’est sans doute parce qu’elle n’a pas lu Gouvernance. Le management totalitaire, d’Alain Deneault (Lux). Ce philosophe québécois de la politique établit avec finesse que le mot « gouvernance », popularisé par les technocrates de Margaret Thatcher, suggère une privatisation néolibérale de l’État. Pourquoi le préférer aux termes gouvernement ou politique ? C’est la question que pose cet insidieux ouvrage.
M.L.

 

Les confirmations nécessaires

 

Le rôle des intellectuels, disait ce bon vieux Louis Pauwels, n’est pas d’inventer des idées neuves, mais de redire des vérités que nous avons la faiblesse d’oublier. Dans Ce peuple qui ne fut jamais souverain (Fides), prix Pierre-Vadeboncoeur 2013, Roger et Jean-François Payette ont redonné une jeunesse aux thèses indépendantistes de l’historien Maurice Séguin, en rappelant aux Québécois leur devoir moral de dire non à l’étiolement causé par notre dépendance politique. Dans L’égalité, c’est mieux (Écosociété), les épidémiologistes britanniques Wilkinson et Pickett ont fait la preuve que la justice sociale bénéficie à tout le monde.
L.C.


Deux éblouissements

 

Brillant plaidoyer pour une modernité québécoise individualiste fidèle à l’élan spirituel canadien-français, L’autre modernité (Boréal), de Simon Nadeau, est probablement l’essai québécois le plus pénétrant de l’année. Plus bouleversant encore est le récit-vérité de Claude Jasmin, Anita, une fille numérotée (XYZ). Jeune, le romancier a été amoureux fou d’une femme qu’il a délaissée, sous la pression sociale, parce qu’elle était juive. Son témoignage, comme un long remords plein de fulgurances, est le plus beau et le plus troublant livre québécois de l’année 2013.
L.C.