Bande dessinée - Des grands oubliés de 2013

Melvile (Le Lombard), de Romain Renard.
Photo: Le Lombard Melvile (Le Lombard), de Romain Renard.
C’est aussi fatal que le coup porté par un forgeron sur la tête d’un barde chantant faux. En 2013, sur les 3900 albums de bande dessinée francophones qui ont fait leur apparition dans le paysage culturel, plusieurs sont passés en dessous du radar, comme dirait l’autre. Et, du coup, avant de passer la ligne de démarcation d’une année qui s’achève, pourquoi ne pas rappeler quelques-uns de ces oubliés de l’année au bon souvenir de cet instant ?


Melvile (Le Lombard), de Romain Renard. Le Québec s’expose parfois sans trop faire de bruit dans l’univers de la bande dessinée, comme en témoigne ce roman graphique dont l’action se situe dans les paysages automnaux des Laurentides et parfois des Cantons-de-l’Est. Normal. L’auteur, qui ne s’en vante pas dans son bouquin, a fait son repérage en ces lieux pour y installer son histoire : celle d’un romancier en peine d’amour et en panne de création qui décide de se retirer dans un chalet ayant appartenu à son père pour faire le point sur sa vie. Mystérieux, poétique et fantastique, l’ensemble, qu’il n’est pas évident de géolocaliser, déborde d’humanité et de cette langueur qui parfois accompagnent des feuilles changeant de couleur. Avec en plus, pour être de son temps, des contenus extérieurs à cette oeuvre imprimée, mais complémentaires (photos, musiques, esquisses) que le lecteur va trouver en passant par une « app ».

La cité des ponts obsolètes (La Pastèque), Federico Pazos. La Pastèque a pris l’habitude d’amener ses livres ailleurs dans le monde, mais aime également amener le reste du monde dans ses livres. D’Argentine, où il a été mis en image, ce récit complètement loufoque, traduit en français au Québec, nous entraîne dans une aventure échevelée qui débute dans une station de métro pour mieux se rendre dans une ville au nom étrange, et ce, en passant par Astomburgo, « là où les rues sont les plus larges du monde ». Il y a un trait sobre et délicieux, des relents d’Alice aux pays des merveilles — avec des chevaux crevés, plutôt que des lapins stressés — et par-dessus tout l’impression au final d’être allé très loin en ouvrant seulement un livre.

Poulet grain-grain (La mauvaise tête), François Samson-Dunlop et Alexandre Fontaine-Rousseau.Le duo qui a mis au monde la bédé Pinkerton en 2012 ne pouvait que rester sur la même tonalité avec cette nouvelle comédie loufoque et habilement menée, là-bas, au loin, dans une campagne. Deux urbains idéalistes vont s’y établir pour tenter de redonner un visage humain à une agriculture qui, par abus d’homogénéisation, semble avoir perdu la tête. Et bien sûr, ils vont être rapidement confrontés à l’incohérence et aux limites de leur combat. Mise en scène épurée, trait simple, critique sociale drôle et gentillette, l’ensemble se savoure comme un déjeuner à emporter, mais pas ceux qui offrent trop de calories vides.

Ainsi se tut Zarathoustra (La boite à bulles), Nicolas Wild.L’Iran, vu de l’intérieur et surtout loin des clichés habituels, à l’occasion de l’inauguration d’un centre culturel dans la ville de Yazid au pays d’Ahmadinejad (il était encore président à l’époque). Le bédéiste suisse Nicolas Wild en a été témoin, traîné là par Sophia, fille d’un ressortissant iranien mystérieusement tué à Genève en 2006 alors qu’il bossait sur la création de ce centre censé garder vivant la mémoire du zoroastrisme, religion millénaire de l’Iran avant la conquête musulmane. Carnet de voyage dans un environnement plein de contraction, enquête policière, ce récit souvent humain, parfois didactique, parfois drôle, plonge avec amusement dans la vie d’un homme et dans celle d’un pays troublé par 30 ans de repli identitaire. Le tout sur fond de spiritualité et de religion méconnue.

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui lui reprisait ses chaussettes ? (Dargaud), Zidrou et Roger.Beaucoup de poésie et une profonde sensibilité traversent cette incursion dans le quotidien d’une aidante naturelle, Madame Hubeau, qui en silence et sans complainte prend soin de son Michel, un grand enfant de 40 ans dont la trajectoire de vie a été modifiée par un accident de voiture. Ici, pas de larmes, pas de revendication, pas de jugements et de débridement de compassion, simplement une lumière vive jetée, avec un joli trait et un scénario efficace, sur ces redresseurs d’adversité qui agissent dans l’ombre. Beau.

Souvenirs de l’empire de l’Atome (Dargaud), Thierry Smolderen et Clérisse Alexandre. Déconstruction et environnement graphique directement inspiré des années 50 pour refaire entrer dans nos esprits cette étrange histoire, celle de Paul, auteur de science-fiction en contact depuis son enfance avec une force extraterrestre. Le Pentagone s’est un jour intéressé à lui et à ses visions du futur inspirées par une voix provenant du cosmos. Tout ça s’inspire d’un cas réel qui a marqué le monde de la psychiatrie au milieu du siècle dernier. Et tout ça donne un roman graphique fort, amusant et troublant en même temps.