500e anniversaire du Prince - Faut-il célébrer Machiavel?

Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence.
Photo: Newscom Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence.

Nous sommes en 1512, dans une Italie qui n’est pas encore constituée telle qu’on la connaît. En ne parcourant parfois que quelques kilomètres, on traverse diverses principautés qui poussent et meurent comme des champignons. Elles sont toutes animées par de petits princes dotés d’un esprit de conquête qui peut rappeler celui de nos entrepreneurs d’aujourd’hui.

 

Ce fragile édifice italien formé par une suite de principautés tombe et se relève sans cesse sous de nouvelles formes. Au service de la cité État de Florence, Nicolas Machiavel agit cette année-là pour reprendre le contrôle des destinées de plus ou moins 50 000 habitants convoités par diverses puissances étrangères. Il recrute des fantassins et veille à divers préparatifs militaires. Mais Machiavel joue et perd : il sera capturé, emprisonné, torturé. Sa milice est supprimée. On l’accuse de fomenter un complot.

 

En 1512, la République de Florence s’effondre. La corruption a tout miné et préparé la chute. Les divisions politiques ont accéléré le drame. Et les Espagnols profitent de cette déliquescence pour prêter appui à la famille des Médicis afin de renverser le régime républicain. Florence sombre définitivement avec la défaite de la ville de Prato, où les Médicis massacrent la population.

 

La famille des Médicis règne alors sur tout un monde, notamment grâce au contrôle des plus hauts postes de l’Église romaine. Giovanni de Médicis devient pape en 1513 sous le nom de Léon X. Il va considérer Florence comme son bien et son profit. À Florence, il installe au pouvoir divers membres de sa famille qui s’assurent de maintenir son emprise.

 

L’écriture du Prince, consécutive à la disgrâce qui frappe Machiavel, a notamment pour objet de lui permettre de retrouver une place au sein des affaires de l’État en se mettant en grâce auprès de Lorenzo de Médicis.


Monde instable

 

Avec Le Prince, Machiavel va chercher à mettre à profit le mal qui l’entoure comme un simple coup de production d’un bien ultérieur dont la valeur dépasse les intérêts individuels dont il se compose.

 

Le prince que conseille Machiavel dans son livre doit savoir jouer des égoïsmes de chacun dans une perspective à long terme qu’il sait définir seul, tout en maintenant sa réputation, quitte pour ce faire à user constamment de la peur.

 

Le monde que connaît Machiavel est très instable. Et c’est son honneur que d’essayer d’en forger un nouveau mieux établi selon des principes d’une rationalité calculatrice. Le brillant conseiller a vu jusqu’où les hommes mal gouvernés peuvent descendre. Il se souvient par exemple très bien de Jérôme Savonarole, un moine illuminé au fort pouvoir de séduction, qui a régné sur Florence de 1494 à 1498. L’État théocratique que le moine dirige a piqué du nez. Et Savonarole a été mis au bûcher. Dans les flammes qui l’emportent se dessine cette République laïque instable qui glisse elle aussi bientôt jusqu’au néant. Devant ce cortège de drames, Machiavel rêve de voir se constituer un univers politique unifié dans une Italie enfin libérée de la lourde influence des puissances étrangères.

 

Cet homme qui dit prendre plaisir à couper son bois autant qu’à écrire habillé de ses plus beaux habits se lance dans la rédaction du Prince qui apparaît mentionné dans de la correspondance en décembre 1513. Il est rare qu’on souligne l’anniversaire de l’écriture d’un livre, d’autant que celui-ci ne paraîtra qu’en 1532, à titre posthume. Des colloques, des articles autant que des rééditions du Prince soulignent cette année l’anniversaire de l’oeuvre majeure d’un homme qui cherchait à instituer de nouveaux principes de liberté pour ses semblables.


Une révolution

 

Les livres qui ont été consacrés à Machiavel à ce jour sont innombrables. On continue de sonder Le Prince parce que nous savons que la souveraineté d’un État se gagne, se perd, se joue et se dénoue parfois de façon étonnante, selon qui gouverne. Claude Lefort, le grand spécialiste français de l’oeuvre de Machiavel, a fait remarquer que tout le monde s’entend depuis longtemps sur l’importance de la postérité de Machiavel. Mais personne bien sûr ne s’entend exactement pour dire à quoi elle tient.

 

On sait au moins qu’il y a cinq cents ans, Le Prince de Machiavel annonce une révolution dont l’onde sismique se fait encore sentir aujourd’hui. Ce livre aura beau être interdit par l’Église catholique pendant plus de trois siècles, comme tous les autres de Machiavel, il n’en élargit pas moins la vision qu’ont les hommes du pouvoir. Dans un style d’une extrême finesse, ce brillant conseillé établit que la morale ne peut jouir d’une prise ferme sur le champ politique. Il opère de la sorte une véritable rupture avec la morale des humanistes et instaure une nouvelle ère politique.

 

Bien sûr, les sombres coulisses du pouvoir dans lesquelles Machiavel nous conduit à travers son oeuvre existent bien avant lui : depuis les profondeurs des temps, l’homme n’a pas tant progressé en matière de luttes pour le pouvoir. Machiavel n’a rien inventé, mais il sait dire ce qui jusque-là demande à rester caché. Machiavel est le premier à éviter de mettre des gants blancs pour présenter la vie publique des puissants au grand jour.

 

Dans Le Prince, mais aussi dans un autre livre célèbre, Discours sur la première décade de Tite-Live, il nous plonge dans une modernité politique qui ressemble parfois à une étrange soupe de viscères et de vipères dont il entend tirer du miel. Il décrit le vrai visage du pouvoir et non celui que l’on montre d’ordinaire dans des jeux de miroir aux alouettes. En révélant tout des usages nécessaires pour arriver à ses fins, il démonte et explique les mécanismes des pièges du pouvoir. On pourrait aussi trouver une part intéressante de sa pensée exprimée dans La mandragore, une pièce de théâtre amusante qui raille l’univers des Médicis.

 

Le Prince a été lu et commenté par des sommités très diverses : Spinoza, Descartes, Rousseau, Nietzsche, Gramsci, Althusser et bien d’autres l’ont disséqué. Ses savants lecteurs ont donné toutes sortes d’interprétations à son oeuvre immense. Pour certains, l’intrigant Machiavel conseille un prince noir capable de dominer un monde tout juste sorti du Moyen Âge et prêt à y replonger. Mais pour d’autres de ses lecteurs, Machiavel apparaît surtout tel un très habile écrivain qui sait manier un double langage et indiquer de la sorte comment se libérer des tyrans au profit de l’établissement d’une République solide. En fait, les lectures de Machiavel varient beaucoup au fil du temps. Dans Machiavel, la vie libre (éditions Raisons d’agir), Emmanuel Roux montre une étonnante variété d’approches de ce personnage qui continue d’alimenter les discussions même si on le réduit souvent à tort à une idée sombre : le machiavélisme.

 

Chose certaine, aucun homme ou mouvement politique ne peut aujourd’hui espérer tenir la place qu’il convoite s’il ne suit pas au moins en partie les conseils prodigués par Nicolas Machiavel. Pour lui, il ne suffit pas d’arriver au sommet, de savoir gagner — d’être élu, pourrait-on dire aujourd’hui. Il sait combien « les hommes changent volontiers de maître, croyant rencontrer mieux ». Le sachant, il se demande surtout comment un prince doit gouverner, en se jouant des égoïsmes de chacun, dans une perspective du long terme qu’il sait définir par son action : le prince ne doit pas seulement considérer les désordres présents, mais aussi les désordres futurs, tout en étant bien au fait de la difficulté d’opérer des changements. De la brutalité, des ruses et des trahisons que nécessite l’exercice du pouvoir, il entend user avec intelligence et dans une grande rigueur. Il est le premier à considérer toute cette noirceur humaine en pleine lumière.

1 commentaire
  • Michel Handfield - Abonné 14 décembre 2013 20 h 45

    En regardant...

    le confort et l'indifférence de Denys Arcand! Voilà comment célébrer le Prince!

    Michel Handfield, éditeur de societascriticus.com