Un nouvel immortel - L’écrivain Dany Laferrière entre à l’Académie française

Jeudi à Port-au-Prince, Dany Laferrière célèbre son élection à l’Académie française en compagnie de jeunes Haïtiens venus l’entendre prononcer une conférence sur la littérature.
Photo: Fabienne Douce collaboration spéciale Jeudi à Port-au-Prince, Dany Laferrière célèbre son élection à l’Académie française en compagnie de jeunes Haïtiens venus l’entendre prononcer une conférence sur la littérature.

L’écrivain Dany Laferrière peut sourire de toutes ses dents : l’ironie identitaire qui marque sa vie et son oeuvre — Je suis un écrivain japonais, où il affichait son horreur des étiquettes, écrivain migrant, haïtien, québécois, vous vous souvenez ? —, cette ironie se poursuit, en grande beauté, avec son élection à l’Académie française. Élu dès sa première candidature — il n’est pas rare que les écrivains doivent postuler plusieurs fois à l’Académie — et au premier tour par 13 voix, Laferrière sera ainsi le premier Québécois et le premier Haïtien à siéger parmi les 40 qu’on dit immortels.

 

C’est de son natal Port-au-Prince, où il est arrivé lundi dernier, que Dany Laferrière a appris la nouvelle. Des cris de joie ont fusé des jeunes gens qui l’accompagnaient, scandant « Nou pran yo ! » Cri du coeur sportif, intraduisible, qui signifie littéralement« nous les prenons ! », littérairement « nous les conquérons ! », comme un appel à gagner le monde, la blague a fait éclater le groupe d’un grand et contagieux fou rire. Cette entrée à l’institution fondée en 1635 par le cardinal Richelieu, l’auteur l’avait lui-même sollicitée, comme le veut la coutume. Il la souhaitait ardemment. Dany Laferrière entend contribuer à la mission de l’Académie dans les limites prescrites par cette institution par ailleurs en perte de reconnaissance, et même souvent qualifiée de sclérosée. « Je n’ai pas du tout l’intention de chambouler [les] habitudes [de l’Académie] », a précisé l’écrivain en entrevue à RDI. Sa nomination survient à « un temps très doux » de sa vie. Il a d’ailleurs insisté sur la modestie avec laquelle il accepte ce rôle. « Ce n’est pas tant l’écrivain qui est immortel que la langue […], les écrivains [de l’Académie] se passent la langue comme un témoin. »

 

Après le Médicis, remporté en 2009 pour L’énigme du retour (Boréal), c’est là une reconnaissance, un honneur. Un grand. Un autre. « Je me suis dit : on peut tout, commentait Laferrière. Je n’aime pas les portes fermées ; je crois que c’était ma route, c’était mon chemin. J’ai tracé cette route. »

 

De grandes aspirations

 

Jacques Lanctôt, son premier éditeur, se rappelle ces grandes aspirations, présentes déjà chez un Dany Laferrière « tout guilleret, tout craintif », qui vint lui porter en mains propres le manuscrit de ce qui sera, en 1985 son premier livre au titre canon, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. « Il détonnait dans le milieu, a raconté Lanctôt en entrevue au Devoir. J’étais habitué à des auteurs craintifs, pas tous des Réjean Ducharme mais pas loin, qui ne s’affichaient pas, étaient mal à l’aise en public et avec leur image. Dany, c’était l’inverse : il a fait lui-même son affiche pour le roman, avec des amis haïtiens », de cette fameuse image où on le voit assis sur un banc public du carré Saint-Louis, pieds nus, machine à écrire — Remington 22 — sur les genoux. « Il est allé poser les affiches dans les librairies, il y replaçait ses livres en évidence. Il a avancé sans écraser personne autour de lui. Il n’a pas ce genre d’ambition, et il arrive par lui-même », a poursuivi celui qui aura finalement publié 11 livres de l’auteur, sous l’enseigne VLB ou Lanctôt éditeur, dont Le goût des jeunes filles, La chair du maître et Je suis fatigué.

 

Cette façon de se promouvoir sans gêne ni fausse modestie, cet entregent de Laferrière l’ont-ils aidé à devancer l’écrivain français Jean-Claude Perrier, deuxième loin derrière à l’élection, avec quatre voix ? Personne ne pourra jamais le dire, mais la fierté hier semblait partagée, par les Québécois, les Haïtiens, et des Français heureux de voir l’image de l’Académie un peu secouée.

 

Depuis Port-au-Prince, l’écrivain a eu une pensée pour Montréal, « la ville qui [l’a] construit sur le plan littéraire ». Il dit arriver à l’Académie plein d’enthousiasme. « Ce sont des gens très sympathiques, très érudits, pas snobs du tout », a-t-il confié, toujours sur RDI.

 

Que fera l’académicien Laferrière ? Il assistera à la réunion du jeudi, sous la Coupole historique, afin de discuter du Dictionnaire, de s’interroger sur la langue, de consulter lors de cas techniques les collègues des académies des beaux-arts, des inscriptions et belles-lettres, des sciences, et des sciences morales et politiques. Il occupera à compter de ce jour et à vie le fauteuil naguère occupé par Montesquieu et Alexandre Dumas fils. Il succède à cette place à l’écrivain Hector Bianciotti, et arborera donc le bicorne, l’épée et l’habit vert des Immortels.


Une « autobiographie américaine »

 

Âgé de 60 ans, Dany Laferrière s’est installé à Montréal en 1976, quittant précipitamment Haïti à la suite de l’assassinat d’un de ses amis. Il a fait des séjours fréquents en Floride et en France. Aussi cinéaste, parfois homme de télé, de radio, chroniqueur, son oeuvre littéraire compte à ce jour une vingtaine de livres, nouvelles, romans et ouvrages pour enfants. Le coeur de son travail est formé par ce qu’il présente sous le nom d’« autobiographie américaine » composée notamment d’une dizaine de romans formant un « cycle haïtien ». Laferrière a passé beaucoup de temps ces dernières années à réécrire certains de ses livres plus anciens, Comme Chronique de la dérive douce (Boréal), avant de les publier à nouveau.

 

Fiertés multiples

 

L’élection de Laferrière, premier écrivain québécois et premier écrivain haïtien à être élu à l’Académie française, a fait jaillir un flot de félicitations.

 

« Notre citadelle a démontré sa force à poursuivre avec une volonté inébranlable son chemin dans la galaxie littéraire. Il est devenu immortel, notre Laferrière », a déclaré l’écrivain Gary Victor, accompagné dans ses louanges par Frankétienne, Yanick Lahens, Emmelie Prophète, Franz Benjamin, parmi une longue série d’auteurs. Le maire de Montréal Denis Coderre, le Conseil des arts de Montréal, l’Union des écrivaines et écrivains québécois, l’Organisation internationale de la Francophonie, ses éditeurs Boréal et Mémoire d’encrier sont de ceux qui ont offert leurs compliments publics.

 

« Voilà une grande nouvelle pour la culture québécoise », a dit le ministre de la Culture et des Communications du Québec, Maka Kotto, en soulignant le mélange de fierté, d’admiration et de reconnaissance que suscite chez lui la nomination de Dany Laferrière. « C’est à la fois sa sensibilité, sa passion pour l’imaginaire et sa compréhension de l’universalité de la littérature qui en feront un académicien hors-norme. »

 

« C’est extraordinaire, c’est un honneur pour Haïti. Cet honneur rejaillit sur tous nos écrivains et hommes de lettres », a déclaré Josette Darguste, la ministre de la Culture haïtienne.


Avec Jean-François Nadeau et Louise-Maude Rioux Soucy

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