À l’encre de Chine

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Les beaux livres ont bien changé. Qu’on pense aux albums illustrés pour enfants, aux monographies d’artistes ou aux « coffee table books » plus ou moins génériques — Chiens d’exception, Les règles d’or des épices, une énième histoire illustrée des Beatles… —, ce qui est désormais prisé est différent de ce qui l’était hier. La façon de faire, de voir et de recevoir les beaux livres a évolué. En partie à cause de la qualité des procédés d’impression auxquels ont accès les éditeurs, maintenant disponibles à prix réduits en Asie. Regard sur l’« imprimé en Chine ».

 

Les livres d’art sont plus accessibles que jamais. Prenez cette monographie de Frida Kahlo par Gisèle Freund (Albin Michel/IMEC), 160 pages, dont pas loin de la moitié en reproductions de photos ou d’oeuvres d’art. Ou le magnifique Québec éternelle (L’Homme) de Michel Lessard, qui consacre ses 480 pages aux photographes pionniers de Québec. Des livres qui se détaillent respectivement 31,95 $ et 125 $. Cher ? Non. Surtout pas pour la qualité qu’on y voit. Des prix qui font même oublier à quel point ce type d’ouvrages a pu représenter un défi de fabrication durant des décennies. Car dans la première moitié du XXe siècle, il était encore très difficile de reproduire des oeuvres d’art à l’aide des procédés d’impression classiques. La trame, cette transformation d’une image en points minuscules — pensez aux précurseurs des pixels —, produisait des moires, des taches incontrôlables nées de la superposition des trames. Difficile alors de faire honneur à une peinture.

 

L’idée même de beau livre s’est beaucoup transformée. Les grands succès des livres de recettes des années 1960 et 1970, qui ont fait les heures de gloire ménagère de nos grands-mères, tels La cuisine raisonnée, les multiples variations de soeur Berthe et l’Encyclopédie de la cuisine canadienne de Jehane Benoît, ne se déclinaient pas en photos alléchantes déclinées en « quatre couleurs process » sur fini glacé. Ces livres étaient imprimés au mieux en deux couleurs, sur un papier si poreux qu’on y sentait encore la fibre de l’épinette noire…


Allécher

 

L’oeil s’est aujourd’hui habitué à des teintes resplendissantes appliquées sur des papiers fins au rendu exceptionnel. Si la plupart des imprimeurs québécois offrent techniquement de tels procédés, la tendance est depuis longtemps à l’impression spécialisée. Ce qui signifie qu’on imprime désormais surtout en Chine, parfois en Malaisie, dans quelques pays autour de la Russie.

 

Les imprimeries Transcontinental font pourtant du beau livre ici. Comme Marquis imprimeur, dont les presses sont ancrées à Montmagny et à Louiseville. « On fait des reliures allemandes, avec rabat, des reliures caisses, des livres de cuisine, d’art, de photos »,indique le président Serge Loubier. La difficulté ? « L’adéquation entre les connaissances techniques, les besoins du client et l’équipement nécessaire. » C’est sur la main-d’oeuvre et la matière première que l’impression internationale arrive à rogner les prix.
« Si j’ai un beau livre qui demande 100 heures de presse, mon pressier, moi, travaille à 26 $ l’heure et son aide, entre 15 $ et 23 $ l’heure. Il y en a qui travaillent avec nous depuis 25 ans ; c’est normal qu’ils gagnent plus que quand ils ont commencé… Plusieurs moulins à papier en Asie appartiennent au gouvernement, ce qui fait que leur papier est beaucoup moins cher. Et on y offre des subventions à l’exportation. »

 

L’envers

 

Il n’y a pas que des avantages à exporter l’impression. Il faut prévoir le coup au mieux huit semaines à l’avance, souvent plus, pour compenser la distance. On se fait réveiller parfois la nuit pour des questions de détails. Certains imprimeurs ont des bookers sur place ou, comme chez Albin Michel, une personne responsable à temps plein des activités avec la Chine, qui parle la langue. « Ils travaillent très bien en Chine, poursuit Serge Loubier, de Marquis imprimeur. Ils ont développé des expertises. J’aimerais ça dire qu’ils ne sont pas bons, mais ils sont excellents. Dès que la confection d’un livre devient plus compliquée — si on y insère un CD, s’il y a de l’embossage, de l’encartage — la différence de prix peut être de 50 % avec ce qu’on offre ici. Nous, on a des machines pour faire ça. Eux le font à la main, maiscomme ils sont 1000, leur embossage fait au marteau et au punch[poinçon] se fait aussi rapidement sur 5000 exemplaires… »

 

Parlez-en à l’auteur Michel Lessard. Le monde a bougé depuis sa suite d’ouvrages aux accents nationaux entamée par L’encyclopédie des antiquités québécoises (L’Homme, 1971). Son récent Québec éternelle, somme on ne peut plus québécoise, a néanmoins dû être imprimé en Chine, car le livre aurait dû se vendre 40 % plus cher s’il avait été réalisé par des imprimeurs canadiens, plaide spontanément Michel Lessard en entrevue. « Les derniers exemplaires disponibles chez l’éditeur ont été achetés par Costco, commentait l’auteur en entrevue. Le livre est vendu 125 $ partout, mais Costco le vend à 89,95 $. C’est ça, la machine écrasante de l’industrie du livre et l’aliénation économique qui nous tombe dessus. » Lessard a d’ailleurs subi un contrecoup de ce contrat outre-mer. Le tirage initial de 7000 exemplaires était épuisé il y a déjà quelques semaines. Il a été impossible de réimprimer rapidement pour répondre aux demandes des Fêtes, puisque les presses sont loin, très loin, et que le transport des livres se fait lentement, très lentement, par bateau.


Ici comme ailleurs

 

Il y a des exceptions, bien sûr. On imprime encore de beaux livres ici. Ou dans le rest of Canada. Les ouvrages des éditions du Passage comme les derniers livres de recettes de Josée di Stasio chez Flammarion Québec sont produits au Manitoba, chez les Mennonites des presses Friesens. « On vit dans l’un des endroits où l’impression coûte le plus cher au monde, et pourtant, comme éditeur de beaux livres, c’est vraiment difficile d’éviter les problèmes de contrôle de qualité », précise Julia Duschatel-Légaré, des éditions du Passage. L’éditrice fait parfois imprimer au Canada, au Manitoba ou au Québec.

Si elle « préfère être proche », elle a vécu de mauvaises expériences partout : des cas de « lames émoussées, des couleurs qui varient, des livres mal coupés »,qui font qu’elle a du mal à trouver une réponse à ses exigences de rendu. « En Italie, en Espagne, en France, il y a une valorisation du métier d’imprimeur et de l’attention centenaire qu’il demande »,souligne-t-elle, déçue d’avoir du mal à trouver l’équivalent ici.L’ineffable éditeur Robert Soulières, lui, a décidé de se jouer de la situation en indiquant ironiquement « Imprimé au Québec » sur certains de ces livres. Quelle serait la solution pour éviter le sceau « Imprimé en Chine » ?

Pour Serge Loubier, de Marquis imprimeur, la seule solution imaginable serait une mesure protectionniste difficilement envisageable, inapplicable dans le contexte commercial actuel. « Il faudrait que les produits étrangers soient taxés à l’entrée au pays. Ou qu’on exige, si tu veux vendre tes livres au Canada, que tu les imprimes au Canada. Ça, ça ferait un boom économique formidable… »

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