Hockey : du rêve à la réalité

Le hockey, au Québec, fait encore rêver. Des dizaines de milliers de petits garçons idéalisent les vedettes de la Ligue nationale de hockey (LNH) et souhaitent les imiter. Je les comprends : j’y ai cru, moi aussi. Aujourd’hui, la tradition se poursuit et n’a rien de malsain, tant que les parents ne s’en mêlent pas. Les miens, vous l’aurez compris, n’étaient pas fous.

Ce rêve, le journaliste sportif Luc Gélinas, du Réseau des Sports (RDS), le nourrit, avec sa sympathique série de romans jeunesse mettant en vedette Félix Riopel, un jeune hockeyeur surdoué originaire de Louiseville, en Mauricie, repêché par les Huskies de Rouyn-Noranda, dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ).

Après C’est la faute à Ovechkin (Hurtubise, 2012) et C’est la faute à Mario Lemieux (Hurtubise, 2013), dans lesquels le jeune orphelin de père passait, non sans peine, des rangs mineurs à la sérieuse LHJMQ, C’est la faute à Carey Price raconte les exploits du jeune Riopel dans cette dernière ligue, ses amitiés, ses amours et ses angoisses, à l’heure de faire le grand saut dans la LNH.

Grand connaisseur du monde du hockey junior québécois, Gélinas donne vie à cet univers avec un certain réalisme, tout en veillant à alimenter la machine à rêves. Joueur au trop petit gabarit, Riopel brille cependant par son talent et sa détermination. En habile meneur de jeu, le romancier donne un tour énergique au volet sportif de son récit, qu’il agrémente d’intrigues secondaires à visage humain. Ce monde, suggère-t-il, est dur, exigeant, conservateur, mais il forge des personnalités solides et remarquables.

L’idéologie RDS

L’entraîneur du jeune Riopel, par exemple, pourrait passer pour un tortionnaire aux yeux des non-initiés. Gélinas le présente plutôt comme un passionné qui châtie bien parce qu’il aime bien. Ce qu’on pourrait appeler l’idéologie RDS — il faut aller au bout de ses rêves, les grands sportifs doivent cultiver une bonne « éthique de travail » et sont aussi de belles personnes, comme Carey Price qui, dans ces pages, vient encourager les Algonquins de Lac-Simon — traverse de part en part cet efficace roman sportif. À 12 ans, j’aurais adoré ce livre, mais je ne peux le lire aujourd’hui sans déplorer son absence de lucidité et la manie qu’a son héros de texter et de twitter en « bilingue », un choix narratif probablement réaliste mais irritant.

Gélinas a déjà consacré deux ouvrages — La LNH, un rêve possible, tomes i et ii (Hurtubise, 2008 et 2011) — aux histoires bien réelles de joueurs du Québec ou d’ailleurs qui ont réalisé leur rêve de jouer dans la grande ligue. Or, la réalité est moins rose. Dans La machine à broyer les rêves, un grand reportage qu’il publie dans L’actualité du 15 décembre 2013, le journaliste Jonathan Trudel révèle l’envers de la médaille.

Le rêve d’accéder à la LNH, montre Trudel, est désormais réservé à des fils de riches qui sont prêts à tout investir dans cette entreprise hasardeuse. Une étude portant sur le cheminement de 30 000 hockeyeurs ontariens nés en 1975 en arrive pourtant à la conclusion que seulement 0,02 % d’entre eux ont eu une vraie carrière dans la LNH. Les Québécois francophones, discriminés par les équipes de la LNH, comme l’a montré Bob Sirois dans Le Québec mis en échec (L’Homme, 2009), ont encore moins de chances d’y parvenir.

L’histoire de Félix Riopel se lit avec plaisir, mais il faut savoir qu’il s’agit d’une fiction. Elle devrait moins servir à nourrir des rêves de LNH qu’à faire découvrir le plaisir accessible de la lecture.


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