Essai - Nelligan est-il l’auteur de ses vers?

Yvette Francoli, une des meilleures spécialistes de la littérature québécoise, soutient, preuves « circonstancielles » à l’appui, que les meilleurs poèmes attribués à Nelligan ont été écrits « à quatre mains ».
Photo: Source Archives nationales du Canada Yvette Francoli, une des meilleures spécialistes de la littérature québécoise, soutient, preuves « circonstancielles » à l’appui, que les meilleurs poèmes attribués à Nelligan ont été écrits « à quatre mains ».

Certains mythes ont la vie dure. Émile Nelligan (1879-1941) est de ceux-là. Ceux qui ont eu l’audace de s’y attaquer se sont brûlé les doigts. Déjà, en 1938, le romancier et critique Claude-Henri Grignon avait osé poser la question qui tue : Nelligan est-il l’auteur de ses vers ? Ou ne seraient-ils pas plutôt de la main « d’un certain typographe », en l’occurrence Louis Dantin, de son vrai nom Eugène Seers (1865-1945) ? Mentor de Nelligan, Dantin est le préfacier et l’orchestrateur de la première édition de son oeuvre, parue en 1904.

 

Le père Seers, de la congrégation du Très-Saint-Sacrement, avait dû en effet exercer le métier de typographe après avoir défroqué et s’être exilé en 1903 près de Boston pour échapper aux foudres de ses proches et de l’Église. L’écriture devint le seul refuge de ce paria, qui ne put jamais s’exprimer qu’à l’abri de pseudonymes.

 

Poèmes à quatre mains

 

Dans sa biographie exhaustive de Dantin qui vient de paraître sous le titre Le naufragé du Vaisseau d’or. Les vies secrètes de Louis Dantin, Yvette Francoli, une des meilleures spécialistes de la littérature québécoise, est la première depuis Grignon à soutenir, preuves « circonstancielles » à l’appui — puisque les manuscrits originaux ont disparu —, que les meilleurs poèmes attribués à Nelligan ont été écrits « à quatre mains » par le poète et son mentor, au cours de rencontres presque quotidiennes étalées entre le printemps 1897 et l’été 1899, peu avant que Nelligan soit interné. Ces rencontres ont eu un témoin, le père Damase Pitre, qui a confié à son supérieur la part essentielle que Dantin prenait à la réécriture des « brouillons » de Nelligan.

 

Mme Francoli affirme également qu’après sa visite à Nelligan à l’asile, Dantin, persuadé que sa gloire était liée à celle de son protégé, décida, avec l’accord de la mère du poète, de débroussailler les poèmes le plus souvent « informes » laissés par Nelligan, « les classa, les corrigea, les compléta, les réécrivit, les transcrivit au propre, y glissa des poèmes de son cru », puis les préfaça en vue de la publication du recueil. L’auteure s’appuie notamment sur une note inédite d’Olivar Asselin, à qui Dantin aurait confié son secret. « Autant dire, conclut Francoli, que cette oeuvre, qu’il [Dantin] a nourrie de sa propre chair […], est plus la sienne que celle de son jeune disciple. » Car comment Nelligan, cet écolier paresseux qui, de l’aveu de Dantin, « n’avait rien appris, et la syntaxe pas plus que le reste », et qui avait peu lu, aurait-il pu acquérir en moins de deux ans l’érudition nécessaire pour écrire des vers aussi achevés ?

 

En l’absence des manuscrits originaux, la part exacte de Dantin dans la création de Nelligan reste impossible à mesurer. Mais elle est sûrement beaucoup plus importante qu’on ne l’a cru jusqu’ici. L’ouvrage de madame Francoli le démontre avec brio.


Collaborateur

4 commentaires
  • Daniel Berthiaume - Inscrit 7 décembre 2013 02 h 55

    Ça me paraît sensé

    J'ai bien lu avec attention l'œuvre de Nelligan et ce qui saute aux yeux c'est que quelques poèmes, ses chefs d'œuvre, se dénotent clairement des autres, plutot précieux. Il est reconnu que Dantin avait eu une grande influence sur le poète, cette hypothèse viendrait expliquer la différence notable de style entre certain poèmes et le reste. Allez lire le vaisseau d'or, ah que la neige, puis les autres et vous verrez.

  • Francois Drolet - Abonné 8 décembre 2013 09 h 56

    À qui ça sert ?

    Moi-même poète, je retiens de cet article une déclaration basée sur une hypothèse, seulement une hypothèse. À qui,à quoi, sert ce genre de déclaration? Cette hypothèse ne devrait pas dépasser les cercles littéraires tant qu'elle n'est pas appuyée sur des faits.

  • Francois Drolet - Abonné 8 décembre 2013 09 h 57

    À qui ça sert ?

    Moi-même poète, je retiens de cet article une déclaration basée sur une hypothèse, seulement une hypothèse. À qui,à quoi, sert ce genre de déclaration? Cette hypothèse ne devrait pas dépasser les cercles littéraires tant qu'elle n'est pas appuyée sur des faits.

  • Vincent Collard - Inscrit 10 décembre 2013 23 h 03

    Suis-je l'auteur de ces vers?

    Sonnet pour Madame Francoli

    La gloire ramassée sur la tombe d'autrui
    A le goût de la cendre et le parfum putride
    Des cadavres exsangues aux âmes apatrides
    Jonchant ces vils sentiers que dédaignent les truies

    Quoi? Vous cherchez des poux dans la tête d'un mort !
    La vôtre, je le crains, doit contenir les germes
    D'une atroce infection qui, hélas! à son terme
    La fera exploser ! Et ce confiteor

    Que vous n'obtiendrez pas de la bouche d'Émile
    — Ce beau feu qu'ont éteint les décennies d'asile —
    Avant que de d'exister il est déjà caduc

    Ce livre dont on conseille ici la lecture
    Et dont Bennett voudrait que l'on prise le suc
    N'est que de vos fruits blets la fade confiture !