Poésie et lumière de la solitude

Sous la couverture cartonnée, au coin du feu, on retrouve Marguerite Godin, septuagénaire ordinaire terrée dans l’immensité de sa maison alors que dehors le monde s’active, en ce 24 décembre, pour se rapprocher de la dinde, des pattes de cochon, des beignes et de la crème de menthe.
Photo: La Pastèque Sous la couverture cartonnée, au coin du feu, on retrouve Marguerite Godin, septuagénaire ordinaire terrée dans l’immensité de sa maison alors que dehors le monde s’active, en ce 24 décembre, pour se rapprocher de la dinde, des pattes de cochon, des beignes et de la crème de menthe.

Les « j’aime » posés dans les réseaux sociaux numériques peuvent parfois avoir des conséquences insoupçonnées. Ils peuvent faire apparaître dans l’environnement littéraire un conte de Noël écrit par India Desjardins, chantre de la littérature adolescente, mis en image par Pascal Blanchet, illustrateur poète au trait délicieusement suranné.

 

C’est la faute à Facebook. Et surtout à un dessin de maison sous la neige déposé sur ce réseau par l’illustrateur, il y a quatre ans, pendant un autre temps des Fêtes, pour remplir de beau les yeux de ses « amis » dématérialisés. La romancière l’a vu, l’a aimé, puis a commenté : « si tu as envie d’illustrer un conte de Noël avec des images comme celle-là, je suis prête à l’écrire ». Au même instant, l’éditeur La Pastèque passe dans les parages. Témoin de l’échange, il écrit à son tour : « si vous le faites, on le publie ». La modernité, dans sa forme dématérialisée et collaborative, c’est aussi un peu ça.


Le festin seul

 

Quatre ans plus tard, Le Noël de Marguerite (La Pastèque) distille sur 72 pages le fruit de cette collaboration improvisée sur un coin de 2.0, soit un récit délicat sur le temps qui passe, la solitude et la peur qui accompagne la vieillesse. Le tout magnifié par les illustrations de Pascal Blanchet, jeune créateur de Trois-Rivières qui, dans les dernières années, a marqué la mise en image du présent avec l’esthétisme remarquable de ses Nocturne (2011), Rapide-Blanc (2006) ou Bologne (2007, tous à La Pastèque).

 

« J’avais cette histoire dans le coeur depuis longtemps, résume à l’autre bout du fil India Desjardins, devenue la figure du livre pour adolescentes avec Le journal d’Aurélie Laflamme. J’avais très envie de parler de la vie des personnes âgées, de leur rapport au temps, de leurs peurs, de leur solitude… Le temps des Fêtes était un cadre propice pour aborder ces questions, et les illustrations de Pascal Blanchet, une façon de rendre tout ça beau et lumineux. »

 

La preuve est désormais incrustée dans la fibre du papier. Sous la couverture cartonnée, au coin du feu, on retrouve Marguerite Godin, septuagénaire ordinaire terrée dans l’immensité de sa maison alors que dehors le monde s’active, en ce 24 décembre, pour se rapprocher de la dinde, des pattes de cochon, des beignes et de la crème de menthe. Sa maison est décorée, ses souvenirs et son passé accrochés aux murs de sa demeure. Personne ne viendra la voir chez elle ce soir-là. Mais cette fatalité sera tout sauf dramatique…

 

La fuite du temps

 

À des années-lumière des clichés habituels sur les anciens oubliés à Noël et du misérabilisme convenu et hypocrite qui résonne parfois en ce temps de l’année, ce conte cherche plutôt à mettre des mots et de la texture graphique sur le calme qui s’installe de manière naturelle vers la fin d’une vie, sur le sentiment qui accompagne le « départ » définitif des amis, des voisins, des parents, sur le corps et la tête qui se placent sur un autre accord, sans que ces changements d’état soient toutefois nécessairement subis. « J’ai été très proche de mes grands-mères, dit India Desjardins. J’ai été en contact avec leur solitude, loin d’être triste, avec leur anxiété, avec leur réflexion sur la vie, le temps qui passe, les choses qui s’en vont, et c’est un peu ce que j’ai voulu injecter dans cette histoire. »

 

Lors de ses premières esquisses, Pascal Blanchet dit avoir posé, sur papier, un conte bien plus sombre qu’il ne l’était. Ces dessins à la gouache apportaient une dimension tragique à un récit qui ne l’est pas vraiment. Il a décidé de tout recommencer. « C’est la première fois que je travaillais sur une histoire imaginée par quelqu’un d’autre, dit le jeune illustrateur, qui a fait ses premiers pas dans le monde du roman illustré en 2005 avec La fugue (La Pastèque) une histoire musicale qui se lit en stéréo, en laissant les yeux parler aux oreilles. Cela n’a pas été une évidence pour moi, qui avais l’habitude, jusqu’à maintenant dans mes albums, de maîtriser les deux aspects de la narration. »

 

Et puis, les traits se sont accordés, ajoute-t-il, ouvrant ici par le dessin de grands espaces vides pour donner des contours à la solitude et de la soustraction à la frénésie de décembre. Dans ce monde, l’absence des proches prend la forme de personnes assises sur un canapé et dont la tête est remplacée par une photo dans un cadre, mais par-dessus tout, le texte s’y retrouve en syntonie avec l’image dans un ensemble raffiné et harmonique forcément très à-propos lorsqu’il est question du temps des Fêtes.

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