Littérature étrangère - Une lettre d’amour islandaise

Un vieil homme écoule ses derniers jours dans une maison de retraite. Comment ne pas penser à la mort qui vient ? Bjarni Gislason ne s’en prive pas. « Il y a, bien sûr, des moments, se dit-il, des moments où l’on regarde ses pantoufles en pensant qu’un jour elles seront encore là, tandis qu’on y sera plus pour les enfiler. » À son propre aveu, il est devenu « un vieillard impossible qui prend plaisir à raviver de vieilles plaies ».

 

Bjarni a été éleveur de moutons. Une vie dure, âpre, consacrée au travail le plus exigeant. Elle lui apparaît pourtant, maintenant qu’elle n’est plus possible, une sorte de paradis perdu. Il y avait les tâches à accomplir, la présence d’Unnur, la conjointe respectée plutôt qu’aimée, et surtout le regret de ne pas avoir osé délaisser ses troupeaux pour suivre à la ville Helga, la femme adulée en compagnie de laquelle il délaissait parfois pour quelques heures les travaux de la ferme.

 

Bjarni entreprend donc d’écrire une lettre à Helga dans laquelle il lui dévoilera son amour. Il s’adresse à une morte. D’ailleurs, il est le seul survivant de l’histoire du ratage de sa vie. Maintenant que tout est inutile, qu’il a compris « que le mal dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’amour auquel on a fait la sourde oreille », le vieux paysan ne se pardonne pas d’avoir été lâche. Il le sait maintenant, c’est de la vie à la ville qu’il avait peur. Y suivre Helga lui avait paru un sacrifice impossible. Il s’était résolu à perpétuer la vie à deux en compagnie d’une épouse de plus en plus acariâtre à ses yeux. Par faiblesse. Il ne le sait que trop.

 

Sentiments posthumes

 

Cette lettre d’amour à une femme est aussi le récit d’une vie. Une vie qui se déroule dans un milieu qui n’a rien d’idyllique, de pastoral. Il y a les moutons dont on prend soin, le fourrage, les rapports tendus avec les inspecteurs gouvernementaux. Les journées sont remplies par le travail le plus ardu. À la maison, une femme qui n’en revient pas d’être stérile.

 

Bjarni tombe amoureux d’Helga. Comment aurait-il pu résister ? Elle est d’une beauté pour lui sidérante. S’il l’aime à la folie, ce n’est pas au point de tout abandonner pour elle. Il accepte de se ranger, de ne plus la voir. Ce n’est qu’à la toute fin de son parcours terrestre qu’il sait, sans possibilité de méprise, qu’il a été pleutre.

 

Le vieil homme qu’il est devenu est un être de regret. Il évoque avec des accents touchants les jours enfuis, la beauté de la nature sauvage qui a été son cadre de vie. Cet homme fruste n’est pas indifférent à la poésie du monde. Il parle des bêtes dont il a la charge avec une chaleur qui commande le respect. Lorsqu’il décrit le corps de la femme aimée, il emploie des mots qui ressemblent à ceux dont il se servirait pour évoquer un animal de ferme. Douter de sa fascination serait impossible. Est-ce sa faute si la poésie dont il est capable ne dépend en rien d’une culture livresque ?

 

Bergsveinn Birgisson, nous dit-on, est médiéviste. Ce livre lui a été inspiré par son grand-père, jadis pêcheur et éleveur de moutons. Sa grande réussite consiste à avoir su animer le monologue de son narrateur sans céder à quelque misérabilisme que ce soit. Ce beau et envoûtant roman se lit d’une traite. Il s’agirait d’une lettre d’amour surtout destinée à un public masculin. « Je trouve bon et juste de t’avoir écrit cette lettre, ma chère Helga. Bien que tu sois morte et ne puisses la lire, ça m’aura comme réconforté de griffer ces lignes. »

 


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