Plaisirs de l’oeil

En 1982, le professeur suisse Lucien Dällenbach a déambulé pendant une semaine dans les rues de New York avec Claude Simon. Ils ont pris ensemble des photos de graffitis poétiques ou contestataires et d’entrepôts délabrés.
Photo: Source Zoe En 1982, le professeur suisse Lucien Dällenbach a déambulé pendant une semaine dans les rues de New York avec Claude Simon. Ils ont pris ensemble des photos de graffitis poétiques ou contestataires et d’entrepôts délabrés.

La beauté d’un livre ne se limite pas à ses illustrations : les images viennent aussi des mots. Chez Verdier, en Languedoc, comme chez Zoe, à Genève, on privilégie les livres minces dont le sujet est l’art.

 

Rien, du psychiatre et écrivain Emmanuel Venet, semble dénigrer tout. Quel discrédit ? Sûrement pas son style, sa langue rutilante et ciselée, où le rythme sert de clef de voûte aux idées. De la question « À quoi penses-tu ? » à la réponse « À rien. », les cent pages filent d’une traite. Heureuse parenthèse ! S’absentant de l’hôtel Le Negresco, à Nice, où il devait célébrer avec sa femme leur union, il se met à songer.

 

C’est la pensée d’un musicien, dont il connaît bien l’oeuvre et qui s’est peut-être suicidé, qui va l’occuper. Dans la bulle de ce rêve liquide, le narrateur noie alors sa propre vie, et le soliloque vire en fable sur « le trésor enfoui de nos idéaux ». À l’amour enfui, aux savoirs décevants, aux « idées solubles », à « l’abîme encore une fois entr’aperçu », la vie intérieure oppose « le jeu des reflets ».

 

Cette méditation sur la pente de la conscience entraîne les mots dans un vertige sans merci. L’oubli des valeurs sociales, l’égoïsme, la désaffection du partage, tout passe au crible de la critique. Il rumine. Le suicide ? Il le comprend. Pourtant, un vrai geste d’artiste, un de ces actes complexes qui brusquent le conformisme, ce rien peut faire céder le tout, même la noirceur, et devenir « un équilibre chèrement payé entre énergie vitale et pulsion de mort ».

 

Cet écrivain lyonnais, auteur de Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud (2005) et d’un savoureux Précis de médecine imaginaire (2006), maîtrise le « délire de connectivité » de son personnage, sans paragraphe. Quelque chose se produit. Sa divagation, libérée, l’amène à se ressaisir. L’art est un antidote puissant : il réussit à transformer la vie.

 

Imaginez Courbet

 

David Bosc, chez Verdier également, a reçu un des prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres, pour La claire fontaine. Ce roman raconte les dernières années de Gustave Courbet au bord du lac Léman. En 1871, le peintre siégeait au Conseil de la Commune de Paris. Mal lui en prit de faire démolir un monument — la colonne Vendôme commémorant la bataille d’Austerlitz — que l’État suivant exigea qu’il rebâtît. Il se sauva en Suisse, et là commence la fiction, exaltante, pleine d’esprit.

 

Sélectionné pour le prix Goncourt, c’est tout sauf un rapport de police, ce profil d’un gaillard bien en chair. Une flambée d’art alimente la vie truculente, audacieuse, pétulante d’un Courbet gargantuesque, dont les excès de santé jusqu’à son dernier jour réjouiront les amateurs de menteries bien tournées.

 

Formidablement informé, ce texte rappelle l’écriture de Pierre Michon. Né en 1973 à Carcassonne, romancier, essayiste et traducteur, Bosc travaille à Lausanne dans l’édition. Son talent vient ici de ce qu’il s’inspire de l’histoire avec joie et malice, au-delà de l’érudition.

 

New York, 1980

 

Qui n’aimerait musarder avec un Prix Nobel ? Le professeur suisse Lucien Dällenbach a eu cette chance : déambuler durant une semaine entre les gratte-ciel avec Claude Simon. Il s’en souvient dans Claude Simon à New York, un texte élogieux qui commémore le centenaire de sa naissance.

 

Peut-on relire l’oeuvre « concertante » de Simon, où tout est, comme New York, « collage, assemblage d’espace, de volumes, de styles et de temporalités » ? Faut-il tout le sérieux qu’on lui prête, ou plus de sensibilité pour en sentir l’élan et la désinvolture ? À l’attirance de l’écrivain pour les matériaux bruts, le professeur revoit son insatiable curiosité, son énergie, ses yeux prêtés à tous dans des textes originaux.

 

Ils avaient pris ensemble des photos de graffitis poétiques, contestataires, et d’entrepôts délabrés. C’était en 1982. Il les publie. Trente ans plus tard, constate-t-il à regret, Simon est méconnu : le kitsch a triomphé. Pourtant, il ne garde de cette semaine que souvenirs distingués, harmonieux, gestes et propos élégants de l’écrivain. Son esprit de finesse, dans les galeries et les rues, en bateau ou en vadrouille, agissait comme un « révélateur » de beauté. Cela donne un livre souple et coloré, minutieusement conçu pour l’exercice d’admiration.


Collaboratrice