Un prix du livre réglementé sous surveillance

Le ministre Maka Kotto se réserve un droit de retrait après trente-six mois.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le ministre Maka Kotto se réserve un droit de retrait après trente-six mois.

Après quatorze mois au pouvoir, une commission parlementaire sur le prix du livre, après de nombreux débats, des gestes d’éclat du mouvement Sauvons les livres, après une mobilisation rarement vue du milieu du livre, le ministre de la Culture et des Communications, Maka Kotto, a statué. Il y aura projet de loi sur le prix de vente des livres neufs, imprimés comme numériques, qui limitera les rabais à 10 % pour les neuf premiers mois. Un projet sous surveillance, toutefois.

 

Car c’est presque un droit de retrait après trente-six mois que le ministre péquiste s’est réservé, lundi lors de son annonce à la Grande Bibliothèque de Montréal. Oui, il y aura encadrement du prix des livres neufs. Et ce, dès la reprise de la session parlementaire en février, avant même la présentation du budget de son parti.

 

Car si « le passage au numérique se fait pratiquement sans transition », a indiqué le ministre, il faut appuyer « plus que jamais tous les acteurs de la chaîne du livre, auteurs, éditeurs, distributeurs, librairies et bibliothèques. »

 

L’encadrement du prix se fera sous surveillance. « Au terme d’une période de trente-six mois [d’application de la loi] le gouvernement procédera à une période d’évaluation pour décider du maintien ou non de la mesure. »

 

Selon quels critères ? À la question, répétée, le ministre est demeuré évasif. M. Kotto dit avoir établi « ce temps de travail, d’observation, d’analyse, documenté » pour rassembler deséléments plus tangibles. « Tous les marchés ne se ressemblant pas, nous voulons avoir au Québec des éléments de référence mesurés rationnellement », a-t-il précisé.


Et le numérique?

 

Le deuxième volet du projet sera l’assujettissement, essentiel, du numérique à la loi sur le livre. Y aura-t-il réouverture de la loi 51, datant de 1981 ou seulement modification ? C’est cette loi qui définit ce qu’est un livre par le terme « publications », auquel le livre numérique échappe. Comment, ensuite, définir ce livre numérique, qui n’a pas achevé son accouchement, et qu’on a tendance à envisager avec le modèle du livre papier en tête ? Là encore, il faudra attendre pour connaître les intentions du ministre.

 

Reste la préoccupation des ventes en ligne, et la crainte que les géants comme Amazon font naître pour la bibliodiversité du livre d’ici. « Nous sommes dans une économie de marché, les règles sont ce qu’elles sont », a statué Maka Kotto, avant de souligner qu’il entendait « dans le corps du projet de loi établir les critères qui vont dicter les règles de notre marché et que chaque entité, endogène ou exogène, devra respecter. » Aucun détail concret n’a été rendu public.

 

Élodie Comtois, porte-parole du mouvement Sauvons les livres, a indiqué que le groupe, qui a fait plusieurs interventions pour prôner une réglementation, souhaite « que cette loi soit adoptée rapidement et qu’elle dépassera les lignes partisanes. Nous allons travailler très fort pour montrer que c’est un projet qui est dans l’intérêt de tout le monde : les lecteurs consommateurs, les auteurs, les éditeurs, les libraires ».

 

Le mouvement entend faire connaître ses arguments auprès de la CAQ, qui démontre la plus féroce opposition. « Peut-être pourrons-nous les convaincre de protéger un secteur industriel — 12 000 emplois au Québec — et de préserver les lecteurs d’une hausse des prix, inévitable lorsque tous les gros joueurs auront écrasé libraires, éditeurs, auteurs au passage, comme ça s’est vu en Angleterre [où la loi sur le prix du livre a été abolie en 1995] et aux États-Unis [où le prix n’a jamais été réglementé]. »

 

Salué par les uns, critiqué par les autres

 

La députée caquiste Nathalie Roy a dénoncé la mesure qui empêchera les consommateurs de bénéficier de grands rabais. « Maka Kotto va provoquer une hausse des prix du livre partout au Québec, a-t-elle déclaré par voie de communiqué. Ce faisant, il met en péril l’accès des consommateurs à des milliers de produits culturels du Québec. »

 

Françoise David, de Québec solidaire, a salué une décision qui fait que « tout le monde est gagnant : consommateurs comme libraires. Personne au Québec, sauf les grandes surfaces, n’a intérêt à ce qu’une guerre des prix détermine le prix des livres neufs », a indiqué la députée dans un communiqué.

 

L’Union des écrivaines et écrivains québécois s’est de son côté dite satisfaite « que le ministre ait entendu le consensus dans le milieu du livre », comme l’a indiqué au Devoir sa présidente Danièle Simpson. « C’est rare, les consensus. Ce qui nous met un peu mal à l’aise, ce sont les trois ans d’évaluation : est-ce qu’on va pouvoir voir vraiment alors ce que ça donne ? Et que seront les critères pour définir si c’est un succès ? »

 

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), a confié que les libraires ont tous poussé un cri de joie à l’annonce de la nouvelle. « C’est l’oxygène dont les libraires avaient besoin. Et trente-six mois, c’est exactement l’aide que l’ALQ avait demandée comme élan pour les librairies pour se restabiliser en cette période de transition — vers le numérique, pour penser la relève, l’animation de la librairie, les services-conseils qui peuvent encore être poussés. Tout le monde s’entendait pour dire que la loi n’est pas une solution ultime, » poursuit la directrice.

 

Le directeur général de la chaîne de librairies Renaud-Bray, Blaise Renaud, a été pour sa part déçu par l’annonce, « qui ne donne aucun retour aux nombreuses oppositions à la notion de réglementation des prix au Québec. Je reste dans l’expectative jusqu’en février pour voir jusqu’à quel point ces objections auront été écoutées et prises en compte dans la réflexion ». L’homme d’affaires a noté « l’absence de mesures concrètes et à court terme, comme réinjecter de l’argent dans le réseau des librairies et dans la chaîne du livre ».

 

***

En français, svp

 

La période de questions qui a suivi la conférence de presse de Maka Kotto a été marquée par l’insistance du ministre de la Culture et des Communications, lors du temps accordé aux questions posées en anglais, à répondre dans la langue de Molière. « Je réfléchis en français, l’anglais est ma quatrième langue, le français ma troisième langue », a dit le ministre à la journaliste du réseau CTV qui réclamait une réponse dans sa langue maternelle. « Le français est ma troisième langue », a rétorqué cette dernière, du tac au tac, en français, visiblement froissée.

12 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 3 décembre 2013 09 h 51

    Limiter les rabais ?

    Est-ce que limiter les rabais aidera ou nuira à la vente de livres? Chose certaine il ne se vendra sûrement pas plus de livres...par cette politique anti-consommateur.

    Et si pour aider les libraires on nuisait à la vente de livres?

  • Real Melancon - Inscrit 3 décembre 2013 09 h 55

    Prix du livre... et quoi après ?

    Le lobby du livre a gagné son point, et a fait bougé M. Koto. Les gens vont simplement aller sur amazon, ou une autre libraire en ligne s'ils veulent payer moins. C'est comme essayer de sauver l'industrie de la location vidéo.

    Si l'État québécois commence à réglementer les prix pour ces articles, quel sera le suivant, les couches pour bébé ? les pneus d'hiver ?

    Ce Gouvernement est trop présent dans nos vies, et ses erreurs nous coûtent les yeux de la tête. C'est gaffe par dessus gaffe.

    Maintenant en plus, on achète les immeubles décrépis du centre-ville pour y loger des fonctionnaires. Incluant le fiasco de l'Ilôt Voyageur... Et la facture continue de grimper.

    C'est comme si votre marge de crédit est au maximum, et que vous continuez à dépenser sans compter. Tout en espérant que votre augmentation de salaires de l'année prochaine couvrira vos folles dépenses.
    .

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 3 décembre 2013 10 h 13

    La nouvelle chaîne du livre tout numérique

    Si on ne respecte pas sa dynamique propre, parallèle et complèmenaire à la chose papier traditionnelle, cela va peut-être la freiner pendant quelque temps encore, mais ne pourra jamais l'arrêter. Il serait plus sage et plus pratique de se montrer réaliste tout de suite, au lieu de tenter de reproduire à l'identique en numérique le vieux rapport de force du 19e siècle où l'intermédiation contrôlait tout au détriment de l'auteur et de son lectorat. Cela se justifiait à l'époque pour des raisons matérielles: plus du tout de nos jours.

  • Maxime wolf - Inscrit 3 décembre 2013 11 h 38

    en francais SVP

    je considère que le ministre a bient fait de répondre en francais seulement. Sur ce point , mon avis est qu'aucun JOURNASLISTE qui pose une question dans une autre langue ne devrait exiger une réponse dans cette langue. Si un journaliste pose une question en anglais ou en une autre langue il doit s'attendre a ce que celui qui répond le fasse dans sa langue. Que le journaliste s'arrange pour avoir une traduction si il ne comprends pas.

  • Peter Kavanagh - Inscrit 3 décembre 2013 12 h 00

    Serieusement

    Pensez-vous serieusement que les gens vont aller plus dans des petites librairies a cause de cette loi?? Je ne penses pas. Les gens achetent aussi dans les grandes surfaces parce que c'est pratque, facile d'acces et plus rapide. Et a prix egales, ça reste moins compliqué.