L’édition sans l’éditeur Schiffrin

André Schiffrin était venu une dernière fois à Montréal en 2010.
Photo: - Le Devoir André Schiffrin était venu une dernière fois à Montréal en 2010.

Les États-Unis lui doivent d’une certaine façon de connaître l’oeuvre de Jean-Paul Sartre, Claude Simon, Jean Echenoz, Michel Foucault, Marguerite Duras et même Michael Ignatieff. L’éditeur américain André Schiffrin est décédé à Paris d’un cancer du pancréas à l’âge de 78 ans.

 

Né en France, immigré à New York en 1941 à cause des lois contre les Juifs sous le régime nazi, André Schiffrin était devenu très célèbre comme éditeur dans son pays d’adoption. Mais ces dernières années, il était aussi devenu une autorité mondiale en matière de critique des dérives du monde de l’édition. Schiffrin avait une première fois dénoncé l’édition envisagée comme mode de gestion industriel dans un ouvrage retentissant intitulé L’édition sans éditeurs (1999). Il avait renouvelé ses charges au bélier dans Le contrôle de la parole (2005) et L’argent et les mots (2010).

 

Sauvé par Gide

 

Jacques Schiffrin, son père, était le fondateur des célèbres éditions de La Pléiade, devenues une collection chez l’éditeur Gallimard. Il devait sa vie sauve, et celle des siens, non pas à son prestigieux employeur, mais à André Gide. Alors que Gallimard acceptait de se soumettre aux diktats de l’occupant nazi afin de pouvoir continuer de publier, Jacques Schiffrin était chassé de la maison d’édition comme un chien à cause de ses origines juives. C’est Gide qui lui fit la courte échelle afin qu’il puisse s’enfuir en Amérique en passant par le sud de la France. Ce sera Marseille, Casablanca, puis la haute mer avant de connaître les gratte-ciel de New York, une ville qu’il adorait. En sol américain, son père publiera Aragon, Saint-Exupéry, Vercors et Kessel, pour ne nommer que ceux-là.

 

Dès son enfance, André Schiffrin connaît donc la fine fleur du monde littéraire européen. Dans ses mémoires, publiés en 2007 sous le titre Allers-retours, on voit le destin de sa famille croiser celui d’André Malraux, Jean Piaget, Aldous Huxley, Jacques Maritain, Alfred Nobel, Hannah Arendt, Boris Souvarine et combien d’autres encore. Mais André, lui, se sent surtout américain. « Je me suis senti d’ici et j’ai voulu être de ce monde tout de suite. Il m’a fallu du temps pour accepter, puis surtout pour comprendre, mon rapport au reste du monde, en particulier à la France, au monde francophone », me disait-il chez lui à New York en 2007.

 

Patron de Pantheon Books de 1962 à 1990, il quitte cette maison fondée par son père alors que les nouveaux actionnaires réclament de plus en plus des rendements qui ressemblent à ceux projetés dans la grande industrie. Pour Schiffrin, l’édition n’est pas une usine. Il sera congédié au nom de perspectives économiques qui le font grincer des dents. Plusieurs auteurs protesteront en sa faveur.

 

En opposition à l’air du temps de la finance, il fonde The New Press en 1991, une maison sans but lucratif. L’éditeur propose vite un catalogue extrêmement prestigieux d’auteurs exigeants qui ne trouvent pas alors facilement place ailleurs : Eric Hobsbawm, Noam Chomsky, Patrick Chamoiseau, Michel Foucault, etc.

 

André Schiffrin regrettera bientôt publiquement, dans des livres et des conférences, que les nouveaux administrateurs de l’édition mondialisée ne cherchent à ne proposer aux lecteurs que des ouvrages divertissants et sans conséquence, dans l’espoir de maximiser leurs profits en un temps record.

 

Depuis vingt ans, André Schiffrin était devenu un des plus farouches défenseurs du maintien de la diversité et de l’indépendance dans le monde éditorial. Dans son dernier livre, il misait pour ce faire sur des formules nouvelles. Il comptait notamment sur des associations éditoriales avec des éditeurs universitaires. André Schiffrin était venu une dernière fois à Montréal en 2010 pour plaider l’importance de ces nouveaux modes d’édition.

À voir en vidéo