Les origines de la photographie au Québec

Déneigement à la pelle et au banneau dans la rue Saint-Jean après la tempête, Louis-Prudent Vallée, Québec, vers 1870.
Photo: Collection privée Déneigement à la pelle et au banneau dans la rue Saint-Jean après la tempête, Louis-Prudent Vallée, Québec, vers 1870.

Avec Québec éternelle, Michel Lessard et ses collaborateurs Pierre Lavoie et Patrick Altman proposent une incursion dans l’histoire toujours à écrire de la photographie chez nous. Ce livre est dans la lignée des ouvrages exceptionnels que Michel Lessard a produits au cours des dernières décennies sur la culture matérielle du Québec. Un incontournable.

 

« En 1840, Napoléon Aubin, l’éditeur du journal satirique Le Fantasque, suggérait aux gens de s’empresser de venir voir des daguerréotypes, rappelle Michel Lessard en entrevue. Deux photographes américains étaient alors de passage à Québec. Imaginez la réaction des gens qui voyaient pour la première fois une photographie fixée sur une plaque de métal polie. Devant eux, l’image d’un miroir mais fixée à jamais ! C’était extraordinaire ! Aubin va écrire que si on avait annoncé cette invention seulement 75 ans plus tôt, leurs inventeurs auraient été brûlés vifs pour sorcellerie. »

 

Il y eut d’abord les daguerréotypes, ces images développées sur une plaque de métal polie grâce à de dangereuses vapeurs de mercure. Aujourd’hui, la clarté et la précision de ces images étonnent encore. Puis il y eut les ferrotypes, les ambrotypes et toutes sortes de procédés successifs qui conduisent aux techniques d’aujourd’hui. Même des plaques autochromes, un premier procédé en couleur breveté par Auguste et Louis Lumière en 1903, sont réalisées à l’époque et exposées au Québec. « En 1906, au Séminaire de Québec, Mgr J. K. Laflamme est en relations avec les frères Lumière, poursuit l’auteur. On a fait des autochromes au Québec. Certains ont été exposés à l’époque chez les photographes Laprés et Lavergne. »

 

Prouesse sépia

 

Dans Québec éternelle, sous-titré Promenade photographique dans l’âme d’un pays, Michel Lessard et ses acolytes nagent dans un romantisme teinté de fierté nationaliste jusque dans les pages de garde, frappées de la fleur de lys. Avec un grand savoir, ils n’en offrent pas moins un riche panorama des débuts de la photographie dans notre Amérique. Les images présentées sont souvent remarquables, cadrées par un texte historique solide. Fait notable : nombre d’images stéréoscopiques, ces ancêtres de la photographie en trois dimensions, ont été mises à profit. On trouve même en prime un DVD qui permet, à l’aide de lunettes spéciales, d’apprécier ce divertissement d’autrefois. Sans parler des doubles pages à déplier qui célèbrent en grandeur la photo ancienne, qu’on a curieusement ici teintée partout de sépia.

 

La photographie, insiste Michel Lessard en entrevue, « était une grande prouesse. Et à l’époque, la moindre avancée technique était saluée comme extraordinaire. Avec la photographie, c’est un sommet. » Louis Daguerre annonce l’invention de son procédé révolutionnaire à la fin de l’été 1839. Dès janvier, on en parle avec tambours et trompettes au Québec, rappelle l’auteur. « Cette invention a créé un choc. Il est difficile de comprendre aujourd’hui ce que ça peut représenter. Mais c’est quelque chose de comparable à l’annonce de l’homme qui met le pied sur la Lune pour la première fois. Tout le monde est fasciné. »

 

L’histoire perdue

 

« En 1839, un Québécois du nom de Joly de Lotbinière part arpenter le monde avec son daguerréotype. Ce sont les premières photos québécoises, et parmi les premières jamais prises. » Ses notes, publiées pour la première fois en 2011 sous le titre de Voyage en Orient, raconte ses aventures de photographe en Égypte, en Grèce, en Syrie, en Palestine et en Turquie. Hélas, les images de Joly de Lotbinière sont aujourd’hui perdues. « Je les ai tellement cherchées, dans tous les dépôts d’archives ! Mais on possède au moins des gravures aux traits réalisées à partir de ses photos. À son retour en Amérique, il a dû en faire aussi au Québec. Mais on n’a rien. La famille est déménagée dans l’Ouest, à l’époque où son fils est devenu premier ministre. » Ces clichés existent-ils encore quelque part, au fond d’un grenier ?

 

Après une carrière déjà bien remplie où il avait notamment mieux fait connaître les meubles québécois anciens, Michel Lessard s’était attaqué, dans les années 1980, à l’histoire de la famille Livernois, photographes sur trois générations. « Les Livernois avaient un studio célèbre. Avant l’invention de la carte postale, les visiteurs de la ville arrêtaient voir les albums et acheter de beaux tirages de scènes de chasse, de campagne, de paysages, des photos diverses. »

 

Pendant des années, Michel Lessard a dépouillé les périodiques québécois pour mieux connaître l’histoire de ce médium chez nous. Il ne cesse de s’étonner de la qualité des réalisations québécoises. À son avis, ce qui se fait dans les premiers temps de la photographie au Québec est tout à fait comparable à ce qui se fait ailleurs, et parmi le plus beau.

 

Pourquoi ces images n’appartiennent-elles pas à l’histoire mondiale de la photographie ? « Si Eugène Atget avait été québécois, plaide-t-il, il aurait fait les images des Livernois, avec ce sens de la composition exceptionnel. Elles sont d’une terrible beauté. » À ses yeux, les Livernois offrent ce qu’il y a de meilleur dans la photo. Mais Québec éternelle donne à voir le travail de beaucoup d’autres photographes.

 

Lancé il y a quelques semaines, le livre est déjà un formidable succès. « Au Salon du livre de Montréal, on m’a appris qu’il n’en restait déjà plus que quelques centaines sur un tirage initial de 7000 exemplaires. » Une éventuelle réimpression ne sera pas possible rapidement, puisque ce livre, pourtant très québécois, a été imprimé en Chine, sans quoi il aurait dû se vendre 40 % plus cher, comme le plaide l’auteur.

1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 30 novembre 2013 10 h 17

    Tirez du puits mon âme!

    «Promenade photographique dans l’âme d’un pays» est le sous-titre.

    «Lancé il y a quelques semaines, le livre est déjà un formidable succès.»

    Pas étonnant. Déjà, chaque photo reproduite ici tire de soi un souvenir enfoui. Le souvenir de quelque chose qu'on ne savait posséder en soi et qui à sa vue bouleverse.