Salon du livre de Montréal - La razzia des Herbes rouges

Les auteurs André Roy, Roger Des Roches, Pierre Samson, Marcel Labine, René Lapierre et Mario Brassard, des éditions Les Herbes rouges, raflent cette année tous les prix littéraires. Une fierté pour leur éditeur, François Hébert.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les auteurs André Roy, Roger Des Roches, Pierre Samson, Marcel Labine, René Lapierre et Mario Brassard, des éditions Les Herbes rouges, raflent cette année tous les prix littéraires. Une fierté pour leur éditeur, François Hébert.

C’est une véritable razzia. Cette année, et pas juste en poésie où la maison d’édition est surtout reconnue, Les Herbes rouges ont remporté à peu près tous les lauriers qu’il y avait à cueillir, du Prix littéraire du Gouverneur général à l’Émile-Nelligan, en passant par le Grand Prix de la Ville de Montréal et l’Athanase-David, entre autres. Bien sûr, un prix, compte tenu de la diversité des jurys et de la récurrence annuelle, n’est pas toujours gage de joyau littéraire. Mais cette main basse des Herbes rouges est ici le contrecoup d’une année d’exception. Rencontre avec l’éditeur, François Hébert.

 

François Hébert a depuis longtemps l’humour caustique. Quand on lui demande comment il reçoit ces soudaines et nombreuses reconnaissances, il faut voir le brin de sourire au fond de ses yeux pour y déceler la fierté alors qu’il répond : « Ça me donne plus d’ouvrage. Là, j’ai trop de bandeaux qui annoncent les prix à mettre sur les livres, j’arrête pas de me tromper. »

 

C’est pour ses auteurs, surtout, qu’il se réjouit. Pour « cette reconnaissance de la passion » qu’on leur accorde. Des auteurs qui voient pour la plupart leur oeuvre comme « une construction » (Roger Des Roches), « un édifice à bâtir » (Pierre Samson), et qui écrivent, sauf pour les plus jeunes bien sûr, depuis quelques décennies. Une vision que partage leur éditeur. « Je travaille à long terme. Cinq ans, pour moi, c’est rien », dit celui qui voit sa maison et son catalogue aussi comme « une oeuvre » en soi.

 

Premières pousses

 

C’est en 1968 que naissent Les Herbes rouges, d’abord revue de poésie menée par les frères Marcel, l’aîné, et François Hébert. Si deux ans les séparent, ils n’en sont pas moins siamois dans l’âme, soudés. Cancres finis, ils découvrent par eux-mêmes la poésie à l’adolescence. Fortement marqués par les surréalistes et Tristan Tzara, ils dévorent les recueils, en discutent sans fin. « C’était l’époque où il se publiait 15 recueils de poésie par année au Québec. On pouvait tout lire », rappelle François Hébert. Rapidement, une communauté se tisse. Et des étoiles commencent à y briller. Il y en aura des filantes : les brûlés de la contre-culture Denis Vanier et sa fée mal tournée Josée Yvon, ça vous dit quelque chose ? C’était aux Herbes. Le formaliste fou Bison Ravi, alias Patrick Straram ? Lui aussi.

 

D’autres poètes, à combustion lente, forgeront plus lentement leurs voix. Parmi eux, ceux qui se voient honorer cette année. Mais on doit aussi nommer, en orbite, Carole David, Danielle Roger, François Charron, Jean-Simon Durocher, Benoît Jutras, Tania Langlais, parmi de nombreux autres.

 

Cent fois sur le papier

 

Les frères Hébert sont réputés pour être des lecteurs et des éditeurs impitoyables. Roger Des Roches se rappelle en riant son baptême de la correction, « avec un Hébert de chaque côté, à me dire tout ce qui ne marche pas, à me proposer des changements, parfois tout un vers, jusqu’à ce que je m’effondre en ayant l’impression que ça devenait leur texte, que j’étais nul, que ça m’échappait, pour réaliser le lendemain que non, ils avaient raison, c’était juste meilleur »... Si Marcel Hébert est décédé en 2007, François garde maintenant seul cette implacable réputation.

 

Pierre Samson l’a décrit à la réception de son prix, cette semaine, comme « le meilleur lecteur que j’aie jamais rencontré ». Et c’est un « job de lecteur » qu’exécute François Hébert. « Quand j’accepte un manuscrit, je suis prêt à le publier tel quel, et je le dis à l’auteur », précise celui qui, pourtant, peut travailler très profondément un texte. Ou refuser, comme il l’a fait quatre fois cette année, un manuscrit d’un de ses auteurs maison quand il juge que ce n’est pas « digne du meilleur d’eux ».

 

Avoir l’oeil

 

Que traque François Hébert quand il lit le manuscrit d’un nouvel auteur ? « Je lui demande d’être original, d’avoir quelque chose de spécial. Il faut que je sois surpris, que je n’aie pas l’impression d’avoir lu ça cinquante fois ailleurs avant, que l’écrivain ait une personnalité. Sachant que je me trompe aussi, quand je dis oui comme quand je dis non — et je dis non 90 % du temps. Quand je regarde en arrière, je vois que j’ai sous-estimé certains livres et surestimé certains autres. Je me trompe. Et je sais que souvent, si je dis non, le manuscrit va cheminer ailleurs. »

 

La personnalité de l’auteur, il s’en fout. C’est le texte que François Hébert aime, qu’il cherche, qu’il incite à muer. Quand on lui souligne que ses lauréats, cette année, sont « une gang de gars », il rappelle que la poète et professeure Louise Dupré avait déjà noté, à tort semble-t-il, une supériorité masculine chez ses auteurs. « Maintenant, je ne sais pas ; il faudrait que je refasse le calcul. Pour moi, c’est la qualité qui compte, pas la quantité, et j’ai des textes de femmes de très grande qualité. Et j’ai beaucoup de gais, aussi ; ça compte-tu ? », demande-t-il, encore pince-sans-rire.

 

Le décès de son frère, son amour de la cigarette — « j’entends fumer encore plus dans les années à venir » — et sa mi-soixantaine l’emmènent à penser à la relève. Il aimerait trouver un ou deux successeurs, « capables de lectures personnelles et capables de dire non à leurs amis et oui à des gens qu’ils détestent. C’est plus dur à faire que ç’en a l’air ». Sans urgence, car, répète-t-il, « je travaille à long terme ».

 

François Hébert entend bien continuer tant qu’il le peut, jusqu’à sa mort, espère-t-il, son travail d’éditeur, dans son appartement de Verdun, à traquer des textes et à accompagner des auteurs. Et à récolter, parfois, par la bande, des prix. « J’espère surtout que ces prix, ça va réveiller le monde universitaire. Y’a pas grand-chose de fait encore, et je comprends pas pourquoi ; il faut des études, des textes sur du monde comme François Charron, René Lapierre ou Roger Des Roches. La critique nous a toujours suivis, mais le monde universitaire, non… »

***


Les prix littéraires des Herbes rouges en 2013

Mario Brassard: né en 1978. Prix Émile-Nelligan, Grand Prix Desjardins de la culture de Lanaudière, catégorie CALQ œuvre de l’année pour Le livre clairière.

Roger Des Roches: né en 1950. Prix Athanase-David pour l’ensemble de son œuvre. Dernier livre publié: La cathédrale de tout (2013).

Marcel Labine: né en 1948. Prix du Festival de la poésie de Montréal, Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie pour Le tombeau où nous courons.

René Lapierre: né en 1953. Prix de poésie Estuaire – Bistro Leméac, prix Alain-Grandbois, Prix du Gouverneur général de poésie avec Pour les désespérés seulement.

Pierre Samson: né en 1958. Grand Prix du livre de Montréal pour La maison des pluies.

André Roy: né en 1944. Premier lauréat de la Bourse de carrière en littérature et conte du CALQ pour l’ensemble de son œuvre. Dernier livre publié : C’est encore nous qui rêvons (2012).

3 commentaires
  • Renaud Longchamps - Inscrit 23 novembre 2013 11 h 18

    Quand on contrôle tout...

    Ça va faire!

    Dans le petit monde de la poésie québécoise, le talent de ces auteurs est indéniable. Mais quand on contrôle tout ce petit monde, que peut-on ajouter? Hors des Herbes Rouges, point de salut? Regardez le sort d'un François Charron, un poète majeur, voué aux gémonies parce qu'il a osé quitter le Ministère de la Vérité.

    Tout comme dans 1984, cet éditeur s'emploie à réécrire sa propre histoire en jetant aux oubliettes les "déserteurs". Et personne, je dis bien personne dans le très petit monde de la poésie québécoise ose dénoncer cette situation scandaleuse.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 24 novembre 2013 10 h 04

      Peut-être que je saisis mal ce que vous voulez dire, mais n'est-ce pas François Hébert qui invite le monde universitaire à s'approprier davantage l'oeuvre de François Charron :

      «il faut des études, des textes sur du monde comme François Charron, René Lapierre ou Roger Des Roches. »

      Bien sur, la praxis n'obéit pas forcément au discours.

    • Renaud Longchamps - Inscrit 24 novembre 2013 13 h 17

      Je veux parler ici de "l'histoire" officielle que réécrit constamment cet éditeur à travers ses diverses publications et catalogues. Cela veut dire que si vous ne faites pas l'affaire de ce Monsieur, vous n'existez plus. Comme occultation, la Pravda ne faisait pas mieux.

      Ou si vous préférez, je traduis en novlangue: Miniver rec Devoir 131123 Longchamps non-être.