Les femmes de 1837 et notre imaginaire

Un détail de la couverture des Femmes dans l’espace rebelle, de Marilyn Randall.
Photo: Éditions Nota Bene Un détail de la couverture des Femmes dans l’espace rebelle, de Marilyn Randall.

On croit trop qu’au XIXe siècle, les femmes n’avaient pas d’influence sur la politique. Historienne de la littérature, Marilyn Randall soutient le contraire. Son livre Les femmes dans l’espace rebelle montre que celles-ci, au Bas-Canada, vers 1837, insistèrent sur le concret de la vie qui, plus que les thèses et les combats, façonna notre imaginaire. Julie Papineau n’osa-t-elle pas dire à son mari, le grand tribun national : « Tu ne connais pas les Canadiens » ?

 

Marilyn Randall enseigne la littérature québécoise à l’University of Western Ontario. Elle a le mérite de reconnaître en Julie Bruneau (1795-1862), mariée à Louis-Joseph Papineau, une authentique « femme de lettres », à la « pensée politique » originale, même si la patriote n’est entrée dans l’histoire intellectuelle du Québec que tardivement, à la suite de la publication de sa correspondance (Septentrion, 1997) par Renée Blanchet, et du récit Le roman de Julie Papineau (en deux tomes, 1995 et 1998), de Micheline Lachance.

 

Femme patriote

 

Plus tourmentée que son mari, la grand-mère du fondateur du Devoir, Henri Bourassa, qui héritera de sa terrible lucidité, reproche, dans une lettre de 1836, à Louis-Joseph Papineau de ne pas assez se rendre compte que leurs compatriotes, « incapables de lutter », n’ont « point d’esprit public », qu’ils « sont grands parleurs et grands braves quand ils n’ont rien à craindre ». Déjà, en 1830, Papineau, pourtant libre-penseur, se réclame, par taquinerie, de la Bible pour blâmer Julie, pourtant dévote, d’adhérer à l’esprit des Lumières !

 

Il lui écrit : « Le Contrat social de Rousseau te fait oublier l’Épître de saint Paul : “ Femmes, soyez soumises à vos maris. ” » À la différence de Louis-Joseph, Julie s’avoue « encline par nature à la mélancolie ». Peut-on en douter ? Plus consciente que son mari de la tragédie nationale, plus inflexible à l’égard des adversaires, elle souffre davantage des malheurs de la patrie.

 

En mai 1838, elle dresse à son fils Amédée un clairvoyant tableau de la situation politique : Louis-Joseph « n’est payé que par la persécution de ses ennemis, la trahison de ses amis et l’abandon de ses principes et de sa personne par une grande partie de ses concitoyens ». Ce remarquable apport féminin au mouvement des Patriotes, Marilyn Randall le met en parallèle avec un fait beaucoup plus modeste mais, cette fois, accompli par plusieurs : la participation des Canadiennes au boycottage des produits britanniques.

 

En tissant « en étoffe du pays », selon les journaux de l’époque, des vêtements « d’un style exquis et tout à fait à la mode », les femmes ont nourri pour des siècles notre mémoire collective. Comme Marilyn Randall le pense, au sujet du Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance, il devient inutile de démêler ici le réel de la fiction tant les deux forment un tout qui saisit l’inconscient.



Collaborateur